صور الصفحة
PDF
النشر الإلكتروني
[ocr errors][merged small][merged small][merged small][merged small]

Au temps de Shakespeare, le spectateur qui assistait à la représentation du Songe d'une nuit d'été et de la Tempête ne jugeait pas ces deux pièces comme le lecteur, assis dans son fauteuil, peut les juger aujourd'hui.

Pour nous autres, enfants du dix-neuvième siècle et petits-enfants du dix-huitième, les Féeries de Shakespeare ne sont plus que des contes ravissants où l'imagination de l'auteur a tout créé. Des fées se disputant un enfant volé, un enchanteur châtiant ses ennemis par un naufrage, des farfadets soulevant à leur gré l'orage sur l'Océan ou la jalousie dans le coeur de l'homme, sont des êtres fantastiques que l'illusion seule anime un instant, et les aventures de Prospero nous paraissent aussi chimériques que celles de Cendrillon et du Chat-Botté. Pour nous, Shakespeare n'est plus qu'un Perrault sublime.

Pourles fils du seizième siècle, la chose était bien différente. Les personnages que le poëte mettait en scène leur étaient depuis longtemps familiers, et les péripéties merveilleuses auxquelles il les faisait assister restaient toujours dans le domaine du possible. Tous ces êtres, relégués aujourd'hui dans la fantaisie, prenaient place alors dans la réalité. Ils vivaient, non pas seulement de la vie de l'art, mais de la vie de la nature. Le spectateur qui venait de voir Titania sur les tréteaux du théâtre anglais n'était pas bien sûr, le soir, en rentrant chez lui, de ne pas la revoir dansant avec ses suivantes dans quelque rayon de lune. Et, si par hasard il lui fallait repasser la Tamise pour revenir au logis, il pouvait craindre qu’Ariel ne fît chavirer sa barque comme tout à l'heure il avait fait sombrer le vaisseau d'Alonzo.

De là, chez les contemporains de Shakespeare, une impression que nous ne ressentons plus. Ils éprouvaient devant ces spectacles la double émotion de l'admiration et de la foi. La présence de ces créatures supérieures les remplissait d'un sentiment presque religieux. Ils étaient aussi troublés par les colères d'Obéron que les contemporains d'Eschyle étaient alarmés par les fureurs des Euménides.

Pour bien juger les deux pièces traduites ici, il faut donc que le lecteur se reporte à l'époque où elles ont été écrites. Il faut qu'il répudie momentanément les idées du dix-neuvième siècle pour reprendre celles du seizième. Avant d'entrer au théâtre anglais, il faut qu'il laisse sur le seuil toutes ses préventions, tout son scepticisme, toute sa philosophie. Fils de la Révolution, il faut qu'il revive au siècle de la Renaissance. Il faut qu'il oublie et Kant et Condillac et Diderot pour redevenir le disciple d’Agrippa et de Paracelse. Il faut qu'il renaisse à ce bon vieux temps où la pensée humaine, n'ayant pas encore le doute pour guide, errait dans le cul-de-sac des systèmes et des dogmes, s'arrêtant, en chaque science, à quelque texte: en astronomie, à Ptolé

mée, en physique, à Pline, en médecine, à Galien et à Hippocrate, en philosophie, à la double tradition de la légende et des livres saints.

Les générations du seizième siècle croyaient, avec la Bible, qu'un Dieu unique acréé l'homme, mais elles croyaient, avec la Bible aussi, qu'entre l'homme et le Dieu créateur, il existe une quantité innombrable de créatures invisibles.

Ces êtres immortels, n'ayant jamais failli et condamnés à une béatitude sans fin, sont rangés sur les degrés d'une échelle immense que Jacob a entrevue et qui monte de la terre au ciel. Au bas de cette échelle, placés le plus près de l'homme, mais déjà inaccessibles à ses regards, voici les anges; plus haut, voici les archanges; plus haut, voici les principautés. Montons encore ! Plus haut, voici les puissances ; plus haut, voici les vertus ; plus haut, voici les dominations. Montons encore ! Plus haut, voici les trônes; plus haut, voici les chérubins : plus haut, voici les séraphins. Et enfin, voilà Dieu !

Lorsque Dieu, perdu dans l'infini, daigne envoyer quelque message à l'homme, il le lui fait transmettre ordinairement par un des êtres inférieurs de cette hiérarchie. C'est un ange qui arrête le bras d'Abraham prêt à immoler son fils; c'est un ange qui console Agar dans le désert ; c'est un ange qui délivre saint Pierre enfermé dans les prisons d'Hérode. Quand il s'agit d'une mission plus importante, Dieu choisit, pour la remplir, un esprit de la série immédiatement supérieure. C'est l'archange Gabriel qui annonce à Marie qu'elle enfantera le Messie ; c'est l'archange Michel qui, dans la prophétie de l'Apocalypse, soutient la lutte définitive contre le dragon. L'homme n'a jamais vu d'être céleste qui prenne rang au-dessus de l'archange. C'est bien un séraphin qui a chassé Adam du Paradis, mais Adam n'a aperçu que le bout de son épée de flamme.

Au-dessous de Jéhovah, le dieu du bien, qui trône dans la

lumière au sommet du ciel, la Bible nous montre, siégeant dans les ténèbres, à l'autre extrémité, Satan, le dieu du mal. Satan, ange révolté, commande à une foule d'autres anges révoltés comme lui. « Il est des anges, dit l'Écriture, qui » n'ont pas gardé leur premier état, mais ont laissé leur » propre demeure. Dieu les a emprisonnés dans des chaînes » éternelles sous les ténèbres jusqu'au jugement dernier. » Quoique condamné par le Créateur à la prison perpétuelle, Satan n'en a pas moins parfois la permission de paraître sur la terre. C'est sur la terre que, pour trahir Jésus, il entre dans Judas Iscariote ; c'est sur une montagne de la terre qu'il transporte le Fils même de Dieu. Que dis-je? Nonobstant l'arrêt suprême, Satan a encore ses entrées dans le Paradis. C'est dans le Paradis que, sous la forme du serpent, il excite Ève à manger le fruit fatal. C'est dans le Paradis que, faufilé parmi les bienheureux, il fait avec Jéhovah le pari de séduire Job. Malgré sa ruine, l'ange rebelle est bien puissant encore. Il a fait faillir Adam, il a osé tenter le Christ; et, un jour, il faudra que l'archange fasse appel à toutes ses légions pour venir à bout de ce diable !

Voilà le monde invisible, tel que la Bible le révélait aux générations du seizième siècle. D'un côté, les anges de lumière, planant dans le ciel au-dessous de Jéhovah ; de l'autre, les anges de ténèbres rampant dans l'enfer au-dessous de Satan. D'un côté, des esprits perpétuellement bons et heureux ; de l'autre, des esprits perpétuellement méchants et misérables. Et entre ces esprits, une haine, une lutte, une séparation éternelle, la damnation.

Ici la tradition sacrée laissait une lacune.
La tradition populaire remplit cette lacune.

Entre le bon ange et le mauvais, la Bible ne voyait rien ; la légende découvrit un être.

Cet étre, ce fut la fée.
La fée devint l'intermédiaire entre l'ange et le démon.

Entre le ciel et l'enfer, la Bible avait fait le vide.
La légende combla ce vide en y jetant un monde.
Ce monde, ce fut la féerie.
La féerie fut le pont jeté entre le ciel et l'enfer.

La Bible faisait d'un côté la lumière, de l'autre, les ténèbres.

Entre la lumière et les ténèbres, la légende créa un crépuscule. Ce crépuscule fut la féerie.

La féerie touchait à la fois aux deux extrémités de la création. Par en haut, elle atteignait les astres; par en bas, elle fouillait le centre de la terre.

De même que la race angélique et la race diabolique, la race féerique se classait hiérarchiquement. Plus l'esprit était dégagé de la matière, plus il était élevé. La fée planait dans l'éther, le sylphe volait dans l'air, le lutin voltigeait sur la terre, le gnome circulait dans la terre. Tous ces êtres s'étageaient par ordre de sentiment sur les degrés de l'échelle indéfinie qui monte du mal au bien.

Le gnome était méchant.
Le lutin était malicieux.
Le sylphe était doux.
La fée était bonne.

Le gnome était presque un démon; la fée, presque un ange.

La diversité des climats de notre globe maintenait entre tous ces êtres la hiérarchie établie par la diversité de leurs natures. Plus un pays était lumineux, plus l'esprit qui y paraissait d'ordinaire était pur. Le gnome, esprit hibou, choisissait de préférence le séjour des régions polaires : il s'acclimatait en Suède, en Norwège, en Islande, en Laponie et dans l'Allemagne du nord. Le lutin, moins ennemi du grand jour, se rapprochait un peu du midi et semblait avoir adopté l'Écosse. Le sylphe, plus méridional encore, affectionnait l'Irlande et l'Angleterre centrale. Enfin, la fée,

« السابقةمتابعة »