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part. La liberté du Germain ne ressemble à rien de l'antique. Dans sa vie, moitié patriarcale et moitié guerrière, sous la consécration de mythes et de dogmes qu'effaça le christianisme, le Germain est libre; il porte au plus haut point le sentiment de ce qu'il vaut et de son droit, s'estime engagé lui-même dans l'outrage fait aux siens et à ses frères d'armes ; et de cette noble solidarité il fait sortir une liberté domestique, une fierté de famille qui se transmettent aux mours du moyen âge. Ce n'est pas un sauvage, car il a un vif sentiment du droit et de la justice; mais il ne comprend pas la vie et la société sans la faculté de se défendre et de se protéger lui-même; personnalité originale dont la peinture paraissait si attrayante à l'historien de Tibère; qui se fait jour encore à travers les fragments informes des lois salique, ripuaire et wisigothe, rédigées quand les Barbares étaient mêlés aux Romains et dans la langue des vaincus.

La succession dans la famille germaine est fondée tout entière sur la consanguinité. Nullun testamentum; opposition tranchée avec le patriciat romain, qui exerçait dans ses commencements la faculté absolue de tester. Les lois salique et ripuaire nous montrent l'hérédité poursuivie exclusivement dans la ligne descendante et masculine, source incontestable de l'orgueil des maisons modernes.

Les Germains ne se représentent pas la justice comme un principe extérieur, positif, social, le même pour tous, qui ramène les sentiments individuels à une idée générale. La justice est pour eux une disposition particulière du cour, et la pénalité n'est plus qu'une relation d'homme à homme. Si dans une rencontre un homme libre a été blessé, si même il a succombé, le parent du mort se dit atteint par la mort de son parent et de son compagnon, et il s'établit entre lui et l’homicide un rapport de composition. Le wehrgeld n'est autre chose qu'une satisfaction particulière qui se règle sur la condition de l'individu. Celui qui veut prouver qu'il n'a pas fait telle action amènera devant le chef de la tribu, au milieu de l'assemblée générale, douze hommes libres comme lui, ses égaux, qui jureront que tel fait est véritable ou faux (conjuratores); cri de la conscience individuelle, foi religieuse dans l'assertion d'un homme qui prend pour garants et témoins quelques-uns de ses semblables; origine du jury, de cette institution qu'on voudrait à tort retrouver dans l'antiquité (1), et qui appartient tout à fait aux temps modernes, à la civilisation de Luther et de Descartes.

La femme, chez les anciens, n'était proprement pas respectée en vertu d'elle-même, de sa nature et de sa dignité ; elle n'arrivait à l'estime et à la gloire que par accident. La mère des Gracques est célèbre, Aspasie fameuse, Hypatie, déchirée par la populace chrétienne d'Alexandrie, illustre ; mais la femme elle-même est reléguée dans une triste infériorité dont elle ne peut s'affranchir. Pour la première fois, elle est reconnue par la conscience des Germains comme l'égale de l'homme; elle leur semble même animée d'une sensibilité plus ardente qui lui communique des pressent:ments divins. Ne nous étonnons plus si la poésie allemande dévoile avec une profondeur si chaste les sentiments et les pensées infinies qui peuvent troubler le cæur des femmes, et si, mieux que ses autres sours, elle a peint la vierge dans Marguerite et dans Thécla.

A un nouvel amour vient s'associer encore un autre senti. ment inconnu à l'antiquité, la fidélité personnelle, la foi, le dévouement d'un homme libre pour un homme libre qu'il reconnaît pour son supérieur et son chef; lien moral qui unit étroitement le roi à ses fidèles, à ses leudes, à ses antrustions ; sentiment qui s'efface aujourd'hui devant les meurs démocratiques, mais qui, au moyen âge, fut l'âme de la féodalité, de la chevalerie et de la monarchie.

(1) La double vraisemblance de l'histoire et de la philosophie ne permet pas d'attribuer à une autre origine que les mæurs germaniques l'esprit et l'avénement du jury. (Voyez, liv. V, le chapitre sur les institutions judiciaires.)

Il faut donc décerner cette gloire à l'Allemagne, d'avoir apporté dans la civilisation du monde des éléments nouveaux, quelque chose de primitif et de vigoureux qu'elle n'a emprunté à personne, et que l'Europe a reçu d'elle : le peuple allemand le sent avec quelque fierté, et il s'estime le père des temps modernes.

Cette personnalité se manifesta surtout dès que les barbares se trouvèrent en contact avec les Romains. M. de Savigny a parfaitement saisi cet accident historique ; mais a-t-il raison de blåmer Montesquieu quand celui-ci fait remonter l'esprit des lois personnelles au delà de la conquête ? Voici le résumé du système du célèbre jurisconsulte allemand :

« Mais le droit personnel, qui dut être le résultat non du « hasard, mais de la nécessité, quand commença-t-il à pré« valoir ? Montesquieu a écrit (1) « que l'esprit des lois per« sonnelles était chez les barbares avant qu'ils partissent « de chez eux, et qu'ils le portèrent dans leurs conquètes. » « Et il attribue cela à leur amour pour l'indépendance et la « liberté. Il est singulier d'assigner de pareils effets à une « pareille cause. Que le Germain, isolé dans une peuplade « étrangère, ait désiré d'être jugé suivant le droit paternel, « on le conçoit; mais comment le peuple étranger eût-il été « forcé d'accéder à ce désir? Admettons même qu'il y ait eu « tolérance de sa part; c'eût été amour de l'hospitalité et « non de l'indépendance. D'ailleurs, comment se tirer de la « pratique? Si un Goth vivait chez les Bourguignons, qui « pouvait lui rendre la justice suivant la loi des Goths ? Cer« tes, ce n'étaient pas les Bourguignons eux-mêmes ; ils « ignoraient cette loi. Et, d'un autre côté, comment, dans « un pays étranger, réunir des Goths en nombre suffisant? « Il faut revenir à des idées plus vraisemblables. Le droit «« personnel n'a dû être nécessaire et possible que dans le

(1) Esprit des lois, liv. XXVIII, chap. xi.

« choc des peuples conquérants et des Romains vaincus ; il « dut s'établir dans tous les empires nouveaux fondés par « les barbares sur le sol romain. Ainsi, loi barbare, droit « romain, voilà la législation. Dans l'origine de la conquête, « les Germains eux-mêmes, hors de leur tribu et de l'empire, « n'étaient pas jugés selon leur droit; mais plus tard, quand « les Barbares se firent la guerre entre eux, les vainqueurs « permirent aux vaincus, dans toute l'étendue de leur em( pire, de vivre selon leur loi, comme ils avaient fait à l'é« gard des Romains. Ainsi, dans le nord de la Gaule, au « commencement de la domination des Francs, leur loi et le « droit romain étaient seuls en vigueur; mais, sous les Car« lovingiens, nous voyons le droit des Wisigoths, des Bour« guignons, des Allemands, des Bavarois et des Saxons, avoir « cours dans tout l'empire; et, si nous ne parlons pas du « droit lombard, c'est que l'Italie n'a jamais été une pro« vince de la monarchie des Francs (1). »

Maintenant, allons à Montesquieu lui-même, et voyons jusqu'à quel point il pourrait se tromper.

« C'est un caractère particulier de ces lois des barbares u qu'elles ne furent point attachées à un certain territoire; « le Franc était jugé par la loi des Francs, l'Allemand par « la loi des Allemands, le Bourguignon par la loi des Boura guignons, le Romain par la loi romaine; et, bien loin qu'on a songeât dans ces temps-là à rendre uniformes les lois des « peuples conquérants, on ne pensa pas même à se faire le« gislateur du peuple vaincu.

« Je trouve l'origine de cela dans les mœurs des peuples « germains; ces nations étaient partagées par des marais, « des lacs et des forêts ; on voit même dans César qu'elles a aimaient à se séparer; la frayeur qu'elles eurent des Ro

(1) Introduction générale à l'Histoire du Droit, pag. 388 et 389.

« mains fit qu'elles se réunirent; chaque homme, dans ces « nations mêlées, dut être jugé par les usages et les coutu« mes de sa propre nation ; tous ces peuples dans leur par« ticulier étaient libres et indépendants, et, quand ils furent « mêlés, l'indépendance resta encore; la patrie était com« mune, et la république particulière. Le territoire était le « même, et les nations diverses. L'esprit des lois personnel« les était donc chez ces peuples avant qu'ils partissent de « chez eux, et ils le portèrent dans leurs conquêtes. »

Je ne crains pas de dire que, si M. de Savigny eût pénétré plus avant dans ces paroles de Montesquieu, il y eût trouvé un sens historiquement et philosophiquement profond. Comment ces lois personnelles eussent-elles pu s'établir après la conquête, si ce n'est en vertu de l'esprit de ces barbares ? M. de Savigny a vu l'occasion, mais non pas le principe. Il est singulier que ce soit un Français qui ait mieux deviné ce secret de la personnalité germanique. M. de Savigny a étudié avec plus de vérité que tout autre le choc de la loi barbare et de la loi romaine; mais il a tort d'accuser Montesquieu d'inexactitude au moment où Montesquieu est plus profond que lui.

Merveilleux contraste de l'histoire ! c'est au même instant où la jurisprudence romaine fait son dernier effort dans les Pandectes que les institutions germaniques annoncent l'aurore d'une société nouvelle. Gibbon a relevé cette opposition, et il ne balance pas à dire que la réflexion accordera toujours aux Romains les avantages non-seulement de la science et de la raison, mais aussi de la justice et de l'humanité (1). Il a échappé à cet historien quel progrès les Gerniains faisaient faire à l'Europe en la dotant de mæurs neuves, capables de s'assimiler le christianisme; ce chantre éloquent des ruines qui encombrent encore aujourd'hui le Forum demeure pres

(1) Tom. VII, pag. 44, de la traduction française.

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