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France la liberté de la presse était refusée, contestée comme un droit exorbitant et une intolérable licence. L'Angleterre a donné les journaux à l'Europe ; elle a pris sur elle l'initiative des maurs publiques ; elle a été depuis la fin du dixseptième siècle inviolablement libre. S'environnant de 10céan comme d'une large ceinture qui fait à la fois son ornement et sa force, elle regardait les autres nations, et, comme elle ne les voyait pas libres, elle les méprisait un peu. Elle ne songeait pas à l'émancipation des autres peuples; on eût dit même une espèce de convention tacite entre elle et les souverains, qui ne craignaient pas que cette liberté insulaire devînt contagieuse; mais quand, en 1789, la liberté devint continentale, les rois changèrent de ton et l'histoire de face.

L'Anglais est fier, hautain, individuel, aimant à s'isoler; nous, au contraire, nous sommes parfaitement communicatifs, aimables et bons compagnons. Mais n'y a-t-il pas dans cette fierté du caractère anglais un côté précieux pour la liberté politique ? L'Anglais a une indestructible estime de lui-même qui lui permet de se passer des applaudissements de la foule quand il se croit dans la route du bien; il a une profondeur de caractère, une dignité de mours, une foi en lui-même dont nous ne serions pas mal de prendre quelque chose.

On a dit que l'Angleterre était une ile, et que rien ne pouvait s'y développer en grand (1). Y a-t-on bien songé ? Rien ne se développant en grand en Angleterre, la patrie de Shakispeare, de Bacon et de Byron! Substituons à cette affirma

1) « L'Angleterre est une île assez considérable. En Angleterre, tout est insulaire, tout s'arrète en certaines limites; rien ne s'y développe en grand. L'Angleterre n'est pas destituée d'invention; mais l'histoire déclare qu'elle n'a pas cette puissance de généralisation et de déduction qui seule pousse une idée, un principe, à son entier développement, et en lire tout ce qu'il renfermc.» (Introduction à l'llistoire de la philosophie; par M. Cousin, xe leçon.

(Note de la edilion.)

tion singulière un jugement plus détaillé et plus réfléchi. Il est hors de doute que l'éducation politique des Anglais, qui est comme une déduction historique sans interruption, leur a imprimé un caractère de circonspection et de prudence, et les renferme souvent dans le cercle des traditions et des précédents. Les jurisconsultes et les publicistes, Édouard Coke, praticien classique, Blackstone, qui en 1758 montait pour la première fois en chaire pour enseigner les lois anglaises, au grand mécontentement des autres légistes, cordialement indignés d'une telle innovation, sont destitués de cet esprit qui généralise et tire de tant de faits épars un enseignement théorique. Mais sortez de la légalité pratique, et déjà le génie anglais s'élève davantage. Hume, Robertson et Gibbon se font avec Voltaire les maîtres de l'histoire au dix-huitième siècle; toutefois, si on excepte Gibbon, on trouve encore dans les historiens anglais un reste de préjugés nationaux qui les prive quelquefois de cette large impartialité plus naturelle à la France et à l'Allemagne. Montons plus haut : adressons-nous à la philosophie; le génie anglais en a su atteindre toute la hauteur. Quel esprit plus général que Bacon, dont la lecture vous agrandit, vous retrempe et vous laisse toujours plus d'éclat et de justesse dans l'imagination ? Quel logicien plus irrésistible que Hobbes, plus artiste dans son désespoir et dans son ironie? Quel penseur plus indépendant et plus libre que Jérémie Bentham, dédaigneux à l'excès de l'histoire et du passé ? Mais encore plus haut. Élevons-nous à une région plus éthérée, à la poésie. Cette fois le génie anglais n'a plus rien d'insulaire, ou plutôt l'ange de la poésie anglaise est sorti des mers comme la beauté chez les Grecs ; il a posé le pied sur le sol britannique, et de là il a pris son vol pour planer sur l'Europe et l'enchanter de cette mélancolie profonde et poignante, de ces révélations du cæur de l'homme, qui semblent le satisfaire en le tourmentant. Shakspeare, sous Elisabeth, réfléchit dans son âme toutes les pensées et tous les souvenirs de l'humanité et de sa patrie. Universel et national, il peint dans Hamlet l'homme de tous les temps; au moment où l'Angleterre se sépare de l'Italie, il donne la vie à Roméo, à Juliette, à Othello; il se plonge dans les feux du Midi, et cependant cet Italien, ce Grec, chante l'histoire anglaise dans des drames que le peuple sait par cæur, et il se fait aux temps modernes ce qu'Homère est à l'antiquité. Byron a-t-il l'esprit assez général, lui qui dépouille et maudit les mours britanniques, s'enfuit loin des manufactures et des guinées, pour chanter le Corsaire et Childe-Harold, et place l'apogée de son monde idéal à mille lieues de l'Angleterre?

Mais, même dans la politique, on peut saisir aujourd'hui une disposition plus cosmopolite. Quand, en 1789, l'Angleterre perdit le monopole de la liberté, le spectacle que lui donnait la France la partagea. Les esprits jeunes et généreux, Fox à leur tête, saluèrent avec enthousiasme notre régénération. Ceux qui étaient plus entièrement Anglais, qui ne s'étaient pas laissé captiver par les nouveautés philosophiques du siècle, se montrèrent mornes, chagrins, prêts à devenir hostiles. Ils ne gardèrent même pas longtemps le silence. Un homme d'une éloquence impétueuse traduisit notre révolution à la barre de l'Europe, et, la rapprochant de la constitution anglaise, il repoussa, au nom de son pays, la contagion morale que nous voulions répandre.

« Mes compatriotes, quels qu'ils soient, aimeront mieux, « j'espère, recommander à nos voisins l'exemple de notre a constitution anglaise que de prendre modèle sur les amé« liorations qu'ils ont faites dans la leur. Je crois que nous « devons notre heureuse situation à notre constitution, mais « je pense que c'est à son ensemble et non pas à aucune de «« ses parties séparément que nous la devons. Je crois que ( cela tient beaucoup au soin que nous avons eu dans nos « changements, dans nos réformes et dans nos acquisitions, « de conserver toujours avec respect quelque chose de notre a ancienneté. Notre nation trouve que le soin de conserver ce « qu'elle possède et de le mettre à l'abri de la violation suf« fit à l'occupation d'un esprit vraiment patriote, libre et in« dépendant. Je n'en exclurais pas non plus quelques chan"gements; mais, même en changeant, je voudrais conserver, « je voudrais n'ètre conduit à nos réformes que par de gran« des nécessités. Dans ce que je ferais, je voudrais imiter «« l'exemple de mes ancêtres ; je voudrais que la réparation « fût, autant que faire se pourrait, dans le style de tout l'é« difice : l'esprit de conduite que nos ancêtres ont toujours « manifesté était remarquable par la profondeur de leur po« litique, par la sagesse de leur circonspection et par une « timidité qui venait de la réflexion, sans qu'elle fût dans « leur caractère. N'ayant point été illuminés par les lumières « dont ces messieurs en France nous assurent qu'ils ont reçu « une portion si abondante, ils agirent sous l'impression « forte de l'ignorance et de la faillibilité humaine. Celui qui « les avait créés ainsi faillibles, les récompensa pour s'être < conduits conformément à leur nature. Imitons leur pru« dence, si nous souhaitons de mériter les mêmes succès ou « de conserver leur héritage. Ajoutons, si cela nous plaît; «« mais conservons ce qu'ils ont laissé; et, nous fixant sur les « bases solides de la constitution anglaise, bornons-nous à « admirer, et ne nous efforçons pas de suivre le vol désespéré « des aéronautes de la France (1). »

Voilà bien le vieux génie anglais fronçant le sourcil devant les innovations philosophiques ; mais, depuis la fin du dernier siècle, Fox, se regardant à la fois comme citoyen de son pays et du monde, a corrigé l'âpreté de ces superstitions nationales. Canning a porté au pouvoir les principes de son illustre maitre ; il a senti que l'Angleterre devait sortir peu à pen de sa politique insulaire, et qu'en face de la liberté qui

(1) Edmond Burke, Réflexions sur la révolution de la France.

occupait le continent la liberté anglaise ne devait pas rester chagrine et superbe (1). Évidemment, la patrie de Canning et de Fox se sépare des errements de Pitt et de Burke; elle tend à devenir plus humaine et presque continentale, à lier entre elle et les autres peuples une solidarité utile à tous ; elle s'est émue à notre dernière révolution; une noble émulation a précipité sa réforme : à notre tour, sachons la suivre dans cette vie politique de tous les jours et de tous les instants, plus difficile à apprendre pour la vivacité française qu’un trône à renverser ou des bataillons ennemis à détruire.

L’avenir décidera si, entre l'Angleterre et la France, il y a encore des haines assez vivaces pour des guerres longues et cruelles. Peut-être les antipathies nationales ne s'épuisentelles qu'après s'être satisfaites; peut-être la politique européenne a-t-elle d'anciens comptes à régler avant de se rebâtir sur un autre plan; mais il ne saurait être éternellement dans la nature des choses que deux puissances parfaitement égales, car elles sont profondément différentes, que l'Angleterre, qui peut couvrir la mer de ses vaisseaux, qui est chargée de porter aux autres parties du monde la civilisation européenne, et que la France, peuple central de l'Europe, peuple chef, entreprenant, peuple philosophe, peuple agriculteur et soldat, ne finissent pas par s'entendre, s'aimer et se secourir. L'histoire avance et saura bien, dans son inépuisable variété, ima

(1) Nous ne voulons rien rétracter de ce que nous disons ici des lendances élevées de la politique de Fox et de Caming. Nous n'oublions pas ce que Napoléon disait de Fox : « Je reconnus bientôt en lui une belle âme, un bon cour, des vues larges, généreuses, libérales, un ornement de l'humanité; je l'aimais. » Mais l'histoire contemporaine nous a prouvé que la politique extérieure de l'Angleterre n'élait pas gratuitement libérale. Lord Palmerston s'est montré fort habile dans l'art de tirer parti, au profit de son pays, des mouvements et des révolutions des autres peuples. Cette savante et impitoyable exploitation lui a valu, en Angleterre, une popularité inébranlable.

(Note de la 3e édition.)

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