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pas. Insociable à force d'héroïsme, pour lui toutes les fautes sont égales, tous les manquements à la morale sont de méme valeur. Chrysippe faisait ce beau raisonnement : Soyez à cent stades de distance de Canopes, ou n'en soyez éloigné que d'un seul, dans les deux cas vous n'êtes pas à Canopes : soyez de même à quelques pas de la vertu ou à une distance infinie, dans les deux cas vous n'êtes pas dans la vertu (1). Quand une doctrine a le malheur d'être aussi sophistiquement logique, elle est antisociale. Toutefois, les stoïciens ne demandaient pas mieux que de se mêler des affaires ; leurs sages devaient être des hommes politiques : mais qu’ont-ils fait? quel dévouement pour l'humanité? quelle grande action historique, sauf la protestation et la mort de Caton? où sont les actes positifs, les institutions durables? où est la parole et le pain pour l'humanité ?

CHAPITRE IV.

LE CHRISTIANISME.

Pendant que Sénèque écrivait, il y avait déjà des chrétiens dans Rome (2); et, quand saint Paul arriva dans la ville éternelle, il y trouva une communion d'hommes qui s'étaient rassemblés au nom de Jésus-Christ et pratiquaient une vertu nouvelle. Le dernier et le plus pur effort du paganisme avait

(1) Diogen. Laërt., Zénon, lib. VII, cap. 1, n° 44.

(2) Nous n'avons pas besoin de la prétendue liaison entre saint Paul et Sénèque pour expliquer le caractère si profond de la morale du philosophe. Les temps étaient arrivés, et Sénèque aboutissait, par la philosophie, au pressentiment du christianisme. Comme Platon, il poussait la n:orale antique à la rencontre d'une morale nouvelle. Ainsi va le cours des choses; ainsi marchent la nature et l'esprit humain, opérant leurs révolutions par des transitions qui rapprochent les termes, plaçant et distribuant les grands hommes aussi bien à la fin d'une civilisation qui s'en va qu'à l'aurore d'un ordre nouveau qui s'élève; et les grands hommes forment ainsi la chaîne des idées.

enfermé l'homme dans une exaltation solitaire ; mais il ne suffit pas de poser avec noblesse devant le genre humain, il faut le servir, l'entraîner et le convaincre : or, voici une doctrine qui non-seulement purifie l'individualité comme le stoïcisme, mais la vivifie, la console et la relève par la promesse formelle d'ouvrir les cieux à l'homme pour réparer l'injustice de la terre. C'est autre chose qu’une opinion philosophique sur la vraisemblance de la divinité de l'âme; c'est l'annonce positive d'une autre vie : il y a là un langage inconnu et supérieur aux autres philosophes. Mais, non contente de redresser la personnalité humaine en l'abouchant avec Dieu, la nouvelle doctrine enseigne que tous les hommes sont frères, et sont égaux devant celui qui les a créés ; elle apporte ainsi un principe nouveau de sociabilité. Sénèque lui-même, qui avait parlé du droit de l'humanité (jus humanum), est dépassé par l'avénement de cette fraternité naturelle, de cette égalité des hommes entre eux : principe tellement profond, qu'encore aujourd'hui il est diversement commenté, et qu'il s'élève de tragiques débats sur ses légitimes conséquences.

J'ai déjà considéré (1) l'établissement politique du christianisme, la nécessité du droit canonique et les fruits de la réforme. Il faut examiner ici comment s'est développée dans la tête des penseurs la sociabilité du christianisme et les théories politiques qui sont sorties tant de l'ancienne loi que de la nouvelle.

Évidemment une doctrine qui contenait l'abolition virtuelle de toute inégalité contraire à la nature des choses, qui niait la légitimité de l'esclavage, fondement de la société antique, portait dans son sein une suite inépuisable de révolutions. Mais, pensant que chaque jour suffit à sa peine, marchant avec patience et naïveté dans sa large voie, le christianisme s'accommoda longtemps des institutions au milieu desquelles il fut obligé de passer son enfance et sa première jeunesse.

(1) Liv. III, chap. III.

Jésus avait dit : Rendez à César ce qui appartient à César. On avait tenté de l'ériger en tribun politique ; il ne donna pas dans le piége : il rendait à César ce qui lui appartenait, parce qu'il avait l'ambition de fonder quelque chose de plus grand que César.

Saint Paul, consulté par des chrétiens qui ne savaient comment accorder leur nouvelle doctrine avec la domination qui pesait sur eux, Romains opprimés par Tibère, Claude et Néron, et qui avaient encore quelques souvenirs de la liberté antique, leur recommande d'obéir aux puissances du monde :

« Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit : « non est enim potestas, nisi a Deo; quæ autem sunt, a Deo «ordinatæ sunt.

« Itaque qui resistit potestati, Dei ordinationi resistit. Qui « autem resistunt, ipsi sibi damnationem acquirunt;

« Nam principes non sunt timori boni operis, sed mali. Vis « antem non timere potestatem : bonum fac et habebis lau«« dem ex illa;

« Dei enim minister est tibi in bonum; si autem malum fe. « ceris, time : non enim sine causa gladium portat. Dei enim « minister est; vindex in iram ei qui malum agit.

« Ideo necessitate subditi estote, non solum propter iram. « sed etiam propter conscientiam.

« Ideo enim et tributa præstatis ; ministri enim Dei sunt, « in hoc ipsum servientes. · « Reddite ergo omnibus debita : cui tributum, tributum: « cni vectigal, vectigal; cui timorem, timorem; cui honorem. « honorem.

« Nemini quidquam debeatis, nisi ut invicem diligatis; qui « enim diligit proximum, legem implevit (1). »

(1) Epist. ad Romanos, cap. XII.

Ainsi tout pouvoir vient de Dieu, et les supériorités sociales proviennent de la nature des choses. Résister au pouvoir, au principe d'autorité, c'est résister à ce qui a été décrété par Dieu, et prononcer ainsi soi-même sa propre condamnation. Il n'y a pas à craindre les puissances de la terre quand on vent faire une bonne quvre, mais seulement quand on veut en faire une mauvaise. Voulez-vous donc n'avoir rien à appréhender du pouvoir : faites le bien, et vous serez loué par cette même puissance. Ainsi donc, prenant votre position dans la nécessité politique, soumettez-vous au pouvoir de fait, non-seulement à cause des dangers que pourrait faire courir la colère du prince, mais en vertu du principe mème de la moralité intérieure. Rappelez-vous que ce que vous devez constamment à votre prochain est de l'aimer. Dans cet amour sont compris tous les devoirs et la plénitude de lid loi.

On le voit, saint Paul ne voulait pas engager les destinées de sa doctrine dans les sentiments et dans les chances d'une lutte politique. En disant : Soumettez-vous aux puissances, car toute puissance vient de Dieu, il n'était pas sans penser qu'un jour sa propre doctrine deviendrait aussi une puissance, et qu'alors, en vertu de ce grand principe, omnis polestas a Deo, qui cherche la raison du pouvoir dans la raison générale , elle fonderait quelque chose d'autrement novateur et d'autrement subversif de l'antiquité que s'il appelait les chrétiens à une insurrection immédiate. Cette politique de saint Paul, tout ensemble prudente, transitoire et pleine d'élévation, anima constamment l'Église chrétienne ; cette cité de Dieu s'accommode des misères et des nécessités de la cité terrestre, en attendant l'heureux moment où elle pourra la régir et la dominer; et le principe de saint Paul. omnis potestas a Deo, sera tour à tour disputé et commenté par la théocratie, le génie monarchique et les théories réperblicaines.

En 354 naquit in Africain qui devait donner à l'Eglise

chrétienne un corps complet de doctrine, combiner le néoplatonisme et l'Évangile, passer neuf ans dans le manichéisme pour le répudier et le combattre, et doter son siècle d'une philosophie religieuse où les faibles comme les forts pourraient trouver nourriture et consolation. Nous n'avons pas à nous occuper de la théologie même de ce grand homme. Mais il a consigné dans une æuvre capitale le précieux témoignage de la pensée des chrétiens sur leurs rapports sociaux : la Cité de Dieu est un poëme véritable. Je considère le fond et non pas le style, il est clair que saint Augustin n'écrit pas le latin comme Cicéron; mais, sans nous embarrasser de ces soucis de rhéteur, cherchons l'esprit et la raison de la Cité de Dieu.

C'était une rumeur générale qu'il fallait attribuer la décadence de l'empire à ces chrétiens qui avaient renversé le culte des dieux, et qu'ils étaient coupables aussi bien de la détresse de la vieille société que de l'inondation des barbares. Dans les dix premiers livres de la Cité de Dieu, saint Augustin répond à cette calomnie. Il accuse à son tour le paganisme, lui demande compte de ses doctrines et de ses actes, le poursuit dans les idées et les vertus dont il se glorifiait le plus, insulte à ses ruines par une polémique impitoyable; puis il établit que dans la nature des choses il y a deux cités, la cité de Dieu et la cité de l'homme; que celle de l'homme a été enfantée par le mauvais génie de l'orgueil; qu'au contraire celle de Dieu, incorruptible et pure, dont l'origine remonte aux premiers jours célébrés par l'Ancien Testament, est arrivée peu à peu à descendre sur la terre par le christianisme. « Deux amours ont bâti deux cités : l'amour de soi-même jus« qu'au mépris de Dieu, celle de la terre; et l'amour de Dieu « jusqu'au mépris de soi-même, celle du ciel; car l'une se « glorifie en soi, et l'autre dans le Seigneur ; l'une brigue la “ gloire des hommes, et l'autre ne veut pour toute gloire que « le témoignage de sa conscience; l'une marche la tête levée. « toute bouffie d'orgueil, et l'autre dit à son Dieu : Vous êtes

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