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« d'y remédier, à cause que la constitution de l'autorité lé« gislative étant l'acte original et suprême de la société, le« quel a précédé toutes les lois positives qui y ont été faites, « et dépend entièrement du peuple, nul pouvoir inférieur « n'a droit de l'altérer. » Vient ensuite la théorie de la prérogative royale. Si le pouvoir exécutif en fait un usage pervers et funeste, le peuple ne saurait renoncer au droit d'examiner s'il a juste sujet d'appeler au ciel. Sans déclamation et sans colère, Locke établit que Dieu et la nature ne permettent jamais à qui que ce soit de s'abandonner tellement soi-même, que de négliger sa propre conservation ; le même droit appartient aux peuples, et ils s'en servent dans ces extrémités qui réclament les derniers remèdes. En 1690, Locke trouvait naturel de déposer dans son livre la théorie exceptionnelle de l'insurrection. Son chapitre de la tyrannie n'est qu'une allusion perpétuelle aux Stuarts, à l'exercice perfide qu'ils avaient fait du pouvoir pour éluder les lois du royaume et ramener la religion catholique. Il distingue ensuite la dissolution de la société et la dissolution du gouvernement. Il montre le peuple survivant à la ruine des formes sociales, et ressaisissant le droit de fonder un pouvoir nouveau qui sache le représenter et le défendre. « Cer« tainement Dieu seul est juge de droit; mais cela n'empêche « pas que chaque homme ne puisse juger par soi-même dans « le cas dont il s'agit ici, aussi bien que dans tous les au« tres, et décider si un autre homme s'est mis dans l'état de « guerre avec lui, et s'il a droit d'appeler au souverain juge, « comme fit Jephté. » Mais, dans le cours régulier des choses, Locke estime que le peuple ayant une fois établi et délégué le pouvoir législatif, ne saurait le reprendre, et doit s'en remettre à ses représentants.

Si le Gouvernement civil a servi de base au Contrat social, si l'ouvrage sur l'éducation a provoqué l'Emile, je ne doute pas non plus que Rousseau n'ait conçu l'épisode de son Vicaire savoyard en lisant le Christianisme raisonnable

du philosophe anglais. Il est si vrai que le christianisme ne se confond avec aucune Église et aucun gouvernement, et qu'il puise sa grandeur dans l'indépendance de la pensée, que nous verrons désormais tous les philosophes vouloir le ramener à la raison et le réconcilier avec la philosophie. L'Angleterre éprouvait après sa révolution le besoin qui nous travaille aujourd'hui d'épurer et d'éclaircir les idées religieuses. C'est dans cet esprit que Locke a écrit son Christianisme raisonnable, livre d'une théologie populaire et pratique où il rappelle que le point capital de la religion chrétienne est de croire que Jésus-Christ fut le Messie, et où il indique pourquoi le Christ, dans ses prédications, ne disait pas ouvertement qu'il était le Messie. Le moraliste anglais a surtout très-bien mis en saillie l'affirmation et l'autorité avec laquelle Jésus a annoncé aux hommes la croyance en un seul Dieu, l'importance et l'étendue des devoirs moraux. Sans doute, avant le Christ, il y avait eu des sages et des philosophes qui avaient parlé aux hommes de leurs devoirs; ( mais « qui a montré aux hommes l'obligation où ils étaient de les « observer exactement, et où a-t-on jamais vu un pareil code « auquel le genre humain ait pu recourir comme à une règle « infaillible, avant que notre Seigneur eût paru dans le « monde (1)? » Si, avant la venue de Jésus-Christ, la doctrine d'une autre vie n'était pas tout à fait inconnue dans le monde, elle n'y était ni évidente, ni populaire; la vertu devait être sa récompense à elle-même. Le Christ seul a révélé d'une manière positive le dogme de l'immortalité; il a promis expressément les récompenses d'une autre vie, et a donné à la morale une sanction claire et solide.

Quand, en finissant, nous jetons un dernier regard sur les deux philosophes anglais, nous voyons Hobbes, plus original, ne jouir que de cette gloire restreinte qui peut s'attacher aux paradoxes du génie. Il s'est enfermé dans son ironie; on

(1) Christianisme raisonnable, chap. xiv.

l'y a laissé. Mais Locke, aimant l'homme et l'humanité, écrivant pour l'éclairer et la relever, popularisant la tolérance, la morale pratique et la liberté, a été pour l'Europe une grande autorité non-seulement durant sa vie (1), mais pendant tout le cours du dix-huitième siècle, où il trouva des disciples puissants dans Voltaire, Condillac et Rousseau.

CHAPITRE VII.

SPINOSA.

Descartes avait établi dans le domaine de la pensée l'indépendance absolue de la raison; il avait déclaré à la scolastique et à la théologie que l'esprit de l'homme ne pouvait plus relever que de l'évidence qu'il aurait obtenue par luimême. Ce que Luther avait commencé dans la religion, le génie français, si actif et si prompt, l'importait dans la philosophie, et l'on peut dire, en suivant avec exactitude la génération des idées, que Descartes est le fils aîné de Luther.

(1) Leibnitz, si supérieur à l'auteur de l'Essai sur l'entendement humain, ne l'a combattu et réfuté qu'en lui donnant les plus grands témoiguages d'estime. Il expose qu'ayant assez médité depuis longtemps sur le sujet traité par Locke et sur la plupart des matières qu'il y a touchées, il a cru que ce serait une bonne occasion d'en faire paraître quelque chose sous le titre de nouveaux Essais sur l'entendement humain, et de procurer une entrée plus favorable à ses pensécs cn les mettant en si bonne compagnie. « Il est vrai, ajoute-t-il, que je suis sonvent d'un autre avis que lui; mais, bien loin de disconvenir pour cela du mérite de cet écrivain célèbre, je lui rends justice en faisant connaître en quoi et pourquoi je m'éloigne de son sentiment, quand je juge nécessaire d'empêcher que son autorité ne prévale sur la raison en quelques points de conséquence. En effet, quoique l'auteur de l'Essai dise mille belles choses que j'applaudis, nos systèmes diffèrent beaucoup. Le sien a plus de rapport à Aristote, et le mien à Platon, quoique nous nous éloignions en bien des choses l'un et l'autre de la doctrine de ces deux anciens. Il est plus populaire, et moi je suis forcé d'être un peu plus acroamatique et plus abstrait, ce qui n'est pas un avantage, à moi surtout, écrivant dans une langue vivante. »

(Note de la 3e édition.)

Le philosophe français trouve à son tour un successeur chez un peuple qui jouissait avec l'Angleterre de la liberté politique et de l'indépendance de la pensée. La Hollande éclairait l'Europe par ses universités, la charmait par ses écoles de peinture, lui donnait le savant le plus ingénieux du seizième siècle, Érasme; le premier publiciste du dix-septième, Grotius; un des plus grands médecins modernes, Boerhaave ; et le métaphysicien le plus original, Spinosa.

Benoit Spinosa avait environ treize ans quand Grotius mourut. Ces deux hommes firent dans leur siècle le même contraste que plus tard Montesquieu et Rousseau. Je ne reviendrai pas sur Grotius (1), sur cet illustre soutien de l'autorité et des faits, qui constitua le droit des gens, le rendit humain et chrétien. Quel abîme entre lui et Machiavel! Le secrétaire enseigne aux hommes à se tromper et s'opprimer entre eux; le jurisconsulte du dix-septième siècle adoucit le droit de guerre, introduit la morale dans la diplomatie, et recommande aux rois comme aux sujets de se conduire suivant les máximes de l'Évangile.

L'audacieux philosophe qui a remué tous les penseurs modernes fut, dans sa vie, simple et candide comme un enfant. Juis, né à Amsterdam en 1632, il commença par recevoir une éducation hébraïque. Quand peu à peu il eut acquis la conscience de lui-même et de son génie, il se sépara avec une tranquille fermeté de l'orthodoxie de la religion nationale, au grand désespoir de la synagogue, qui avait fondé sur lui les plus hautes espérances. Sorti d'Amsterdam, il ne vécut plus que dans la retraite et la solitude, philosophant toujours, passant son temps à préparer des verres polis pour des lunettes d'approche, et à crayonner de petits dessins, se nourrissant souvent avec quatre sous par jour; c'est ainsi qu'après une vie de quarante-quatre ans, qui ne fut pour ainsi dire qu'une longue méditation, il mourut en 1677, n'ayant

(1) Introduction générale à l'Histoire du Droit, chap. vui.

eu qu'une pensée, la philosophie, qu'une ambition, la philosophie.

Spinosa commença par écrire un commentaire du système de Descartes, sous le titre de : Renati Descartes principiorum philosophice part. 10 et 24 more geometrico demonstratæ. (Il faut y joindre un appendice continens cogitata metaphysica.) Il fit paraître ensuite le Tractatus theologicopoliticus, composé de vingt chapitres. Paulus, dans l'édition d'Iéna (1802), termine le premier volume par la collection des lettres qu'adressèrent à Spinosa quelques-uns de ses contemporains, et des réponses du philosophe. Les œuvres posthumes comprennent sa morale, Ethica more geometrico demonstrata, divisée en cinq parties où il est traité : 1° de Deo; de Natura et Origine mentis; de Origine et Natura affectuum; de Servitute humana, ceu de affectuum Viribus; de Potentia intellectus, ceu de Libertate humana; le Tractatus politicus, qui s'arrête au chapitre onzième, que n'a pu achever l'auteur, morbo impeditus et morte abreptus; un Traité des moyens de réformer l'intelligence également inachevé, de intellectus Emendatione et de Via qua optinie in veram rerum cognitionem dirigitur; enfin un Compendium grammatices linguæ hebrrece, demeuré imparfait comme les ouvrages précédents : tel est l'héritage de ce métaphysicien, qui avait si bien compris sa mission unique de penseur, qu'il résista mème à l'offre séduisante d'une chaire où il aurait pu propager son système. Le 16 février 1673, l’électeur palatin Charles-Louis lui offrit le professorat dans son université de Heidelberg : « An in illustri sua academia ordinariam philo« sophiæ professionem suscipere animus esset? » Le prince allemand lui garantissait toute liberté philosophique : « Phi« losophandi libertatem habebis amplissimam qua te ad pua blice stabilitam religionem conturbandam non abusurum « credit (1). » Spinosa répondit qu'après y avoir beaucoup

(1) Epist. LIII.

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