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Au surplus, Spinosa sera puni de dépouiller ainsi l'homme de son caractère sacré ; car je le trouve sur-le-champ condamné à se rapprocher de Hobbes, non qu'il partage sa haine contre l'indépendance, il a l'âme trop bonne et trop simple pour injurier la liberté comme cet Anglais, et pour lui rire au nez parce qu'elle est opprimée par Cromwell : mais, en définissant le droit par la puissance, définition juste et grande quand elle s'applique à la vie organique de tout ce qui respire, il a oublié, après l'avoir posé lui-même en principe, que la puissance de l'homme est l'intelligence; il fait sortir, comme Hobbes, le droit naturel de la force matérielle, et le sentiment de la sociabilité de l'unique besoin de la sécurité. Tous les individus feront un pacte dont l'objet sera l'utilité commune, et dont le plus sûr moyen sera le renoncement fait par chacun de sa puissance particulière au profit de la puissance générale. « Hac itaque ratione sine ulla naturalis « juris repugnantia, societas formari potest, pactumque (( omne summa cum fide semper servari; si nimirum unus« quisque omnem, quam habet, potentiam in societatem « transferat, quæ adeo summum naturæ jus in omnia, hoc « est, summum imperium sola retinebit, cui unusquisque vel «« ex libero animo, vel metu summi supplicii parere tenebi« tur. » L'État ainsi fondé, il constituera par ses prescriptions le droit civil et la justice. « Per jus enim civile priva« tum nihil aliud intelligere possumus, quam uniuscujusque « libertatem ad sese in suo statu conservandum, quæ edictis (( summæ potestatis determinatur, solaque ejus autoritate « defenditur... Justitia est animi constantia tribuendi uni« cuique quod ei ex jure civili competit. »

Mais la logique ne mènera pas Spinosa comme Hobbes à l'approbation dogmatique du pouvoir absolu. Il revient sur cette individualité dont, en commençant, il n'a pas tenu compte. Il reconnaît que l'individu retient, en entrant dans le corps social, une partie de ses droits. « Nemo unquam suam po« tentiam et consequenter neque suum jus ita in alium

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« transferre poterit, ut homo esse desinat, nec talis ulla ( summa potestas unquam dabitur, quæ omnia ita ut vult, « exequi possit. » Restriction logiquement inconséquente, mais arrachée au philosophe par la générosité de ses instincts.

Comme le politique de Malmesbury, Spinosa soumet encore la religion au souverain. Il y aurait trop de danger à en soustraire l'exercice et l'interprétation au chef de l'État. Mais il réserve la liberté philosophique de penser, qui ne devra pas s'attaquer aux lois établies et dont le développement doit augmenter au contraire la force de l'État et de la société.

Si Platon s'inspire de l'Égypte, si Aristote considère la Grèce et la monarchie d'Alexandre, Spinosa a les yeux fixés sur la république hébraïque et la constitution de Moïse. Il en étudie les institutions, en démontre l'excellence dans des vues historiques, que l'Allemagne a depuis empruntées à ce grand homme. Mais il ne porte pas la même supériorité dans les détails où il entre sur la monarchie, l'aristocratie et la démocratie. Il avait, dans son Tractatus theologico-politicus, déposé toute la substance de sa métaphysique et ses applications immédiates. Dans son l'ractatus politicus que la mort l'a contraint d'interrompre, il commence par répéter les principes posés dans le premier ouvrage; ensuite il distingue de nouveau les États en monarchie, aristocratie et démocratie; et là il fait à part la théorie de chacune de ces formes sociales. Il n'y épargne pas les dispositions arbitraires et les circonstances minutieuses; il s'attache à composer le conseil de la royauté, ne veut pas que les membres aient moins de cinquante ans : particularités du même genre pour l'aristocratie et la démocratie. Tout est sans portée, sans application; on croirait lire la fastidieuse utopie de Thomas Morus. Une fois descendu des sommités de la pensée, Spinosa semble perdre une partie de sa puissance.

Je le comparerai à Platon. Le disciple de Socrate n'a pas

seulement cet univers à sa disposition, mais il partage en trois mondes distincts l'existence universelle. La terre, troisième reflet d'une unité primitive, doit travailler à sa purification, à son amendement, et il veut la redresser à l'image du ciel. Si l'homme politique de Platon est dépouillé de son indépendance, du moins il se console par des pressentiments sublimes, vagues avant-coureurs du christianisme. L'homme de Spinosa est encore moins individuel que celui de Platon; partie et instrument d'un vaste organisme, il n'a qu'à se mouvoir à sa place et à son rang. A-t-il opéré ses mouvements avec exactitude, on lui déclare qu'au delà de ce monde il n'y a rien, car ce monde est Dieu, et il est Dieu lui-même. Il ira rejoindre l'Être infini à la condition, il est vrai, de ne pas le savoir et de ne pas le sentir. L'homme est assez exigeant pour ne pas s'estimer heureux de cette portion de divinité. Quand, à force de s'exalter, il saluerait par le cri d'une abnégation héroïque ce gouffre qui veut l'engloutir, aussitôt après il retomberait sur lui-même, reconquis et déchiré par cette individualité dont la plus chère espérance est de secouer la poussière de cette terre. Spinosa, le monde te demande grâce, ou plutôt il t'échappe; regarde, depuis Moïse qui avait fondé sur la terre le règne de Dieu et dont la théocratie ne promettait rien à l'homme au delà du présent, quel progrès s'est accompli? Le christianisme annonce à l'homme que son âme est immortelle et jouira d'une autre vie. Or, l'humanité ne reviendra point sur ses pas ; elle ne retournera ni au panthéisme, ni au mosaïsme; elle poursuivra sans relâche la liberté sur la terre et l'immortalité dans les cieux (1).

(1) Comme je l'ai dit ailleurs; Spinosa, par sa métaphysique, touche à l'Orient et à Moise; par sa morale, il donne la main à Zénon, à Chrysippe, à tous les grands sloïciens. Les principes que vous voyez épars chez beaucoup de philosophes sont rassemblés par Spinosa avec une fermeté féconde, et il en tire des conséquences et des applications nouvelles, ou qui du moins, avant lui, n'avaient été entrevues que confusément. Ce

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On raconte que Charles-Quint répondit à des Espagnols qui lui proposaient de détruire le tombeau de Luther : « Je « n'ai plus rien à faire avec Luther ; il est maintenant de« vant Dieu, il appartient à une juridiction plus haute que la « mienne; je fais la guerre aux vivants et jamais aux morts. » Cet homme, moitié Espagnol et moitié Flamand, ce bourgeois de Gand, empereur et roi, fut souvent plus embarrassé par le moine saxon que par François ser et Soliman II. Même au milieu de l'oppression violente des protestants, il sentait la force que puisaient ceux-là dans leur droit et dans leur conscience. Il a pu entrevoir, du fond de sa cellule du monastère de Saint-Just, l'Europe partagée entre l'autorité catholique et la foi nouvelle, et il a pu douter avec amertume de l'éternité du Vatican. Luther, en mourant, avait jeté un cri de triomphe, il avait exhalé dans son testament son ivresse et son orgueil en 'contemplant l'Europe ébranlée, Rome confondue, et le christianisme réformé.

Il est naturel que, depuis le seizième siècle, les sciences morales et philosophiques aient été surtout développées au sein du protestantisme, qui avait proclamé le droit d'examen et de critique. La conséquence était nécessaire ; la ligne était tracée ; elle voulait être poursuivie. Grotius, Leibnitz, les universités florissantes, les professeurs célèbres, les études vigoureuses et hardies appartiennent à la réforme. Le mouvement progressif d'une science audacieuse, une fois sorti de l'université de Wittemberg, s'accomplit dans les voies de la raison libre et souveraine, qui sait passer de l'interprétation de la religion à l'indépendance philosophique, ayant à la fois pour représentants le protestantisme avec sa théologie rationnelle, Descartes, Spinosa, Bayle, Locke, Kant, Fichte, Voltaire et Rousseau.

qui le caractérise, c'est une grande puissance de concentration, et cette puissance lui a valu l'honneur de donner son nom au panthéisme même, qu'on appelle souvent le spinosisme. C'est entre cette doctrine et le dogme catholique qu'est la véritable lutte dans le monde des croyances et des idées.

(Note de la 3e édition.)

Kant eut pour précurseur un esprit critique de premier ordre qui soumit toujours l'imagination aux lois et au but de la raison, qui sut être philosophe profond sans système positif et sans métaphysique précise. Lessing a eu la singulière fortune de renfermer, dans un petit ouvrage de trente pages rédigées en aphorismes, ce qui a été dit dans le dixhuitième siècle de plus profond et de plus net sur la religion et le christianime. La religion est à ses yeux l'éducation du genre humain; la révélation est au genre humain ce que l’éducation est à l'homme isolé; l'éducation est une révélation qui a lieu chez l'homme isolé; et la révélation est une éducation qui a eu lieu et qui a lieu encore chez le genre humain. Armé de cette vue, il examine la révélation hébraïque; si dans cette éducation qui avait suivi le polythéisme tout n'est pas développé, il n'y a rien au moins qui puisse contrarier les progrès de l'avenir; au contraire elle les implique virtuellement. Au livre élémentaire, c'est-à-dire à l’Ancien Testament, aux commentaires insuffisants qu'y faisaient les docteurs, le temps vint d'ajouter un nouveau livre et un meilleur pédagogue. Le Christ arriva; il fut le premier professeur d’immortalité de l'âme qui méritât la confiance, et comme professeur et comme praticien. Ses élèves ont fidèlement propagé sa doctrine ; que s'ils l'ont mêlée quelquefois avec d'autres dogmes d'une vérité moins lumineuse et d'une utilité moins générale, pouvait-il en être autrement? Ne le leur reprochons pas, mais cherchons plutôt si ces dogmes-là mêmes n'ont pas donné une autre impulsion à la raison humaine. Les nouvelles Écritures ont, depuis dix-sept cents ans, occupé l'esprit humain plus que tous autres

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