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surplus, l'Allemagne est indocile au système de legel, qui règne à Berlin, mais dont l'influence n'est à vrai dire que prussienne. La patrie de Hermann, de Luther, de Kant et de Fichte répugne à ce dogmatisme qui étouffe l'individualité dans un panthéisme scolastique. Comment parviendra-t-elle elle-même à produire une philosophie sociale ? Elle y parviendra par l'action. On disait, avant 1789, que les Français étaient trop légers pour connaître la vie politique. On dira peut-être aujourd'hui que les Allemands sont trop profonds; mais ni légèreté ni profondeur n'empêcheront les choses d'avoir leur cours. L'Allemagne arrivera aux institutions politiques par elle-même, de son propre mouvement. Ce n'est pas à une nation aussi originale et aussi grande de rien copier, pas même la France. Elle ne nous copiera pas; mais, en vertu d'elle-même, de sa propre pensée, de sa propre philosophie, nous pouvons l'attendre à des conséquences politiques.

Cette fois, l’originalité germanique à laquelle nous adressions un appel a fait défaut. Il est arrivé qu'entre les mains de quelques logiciens passionnés la philosophie de Hegel, après la mort du maître, est venue aboutir au plus complet matérialisme. C'était, en vérité, bien la peine de marcher au début presque de pair avec Aristote, pour descendre jusqu'à d'Holbach ! Qu'eût dit le noble émule de Schelling s'il eût assez vécu pour être le témoin de cette triste dégénérescence? Quand Louis Feuerbach dans ses ouvrages (1) ne poursuit qu'un but, n'a d'autre dessein que de montrer le christianisme comme une aberration funeste de la nature humaine, fait-il autre chose que de reproduire, sous les formes subtiles d'une laborieuse dialectique, les attaques et les inimitiés implacables du dix-huitième siècle ? C'est Diderot, moins la verve de l’éloquence et du génie.

L'imitation de la France ne passa pas moins dans la poliiique. Quelques jours après la révolution du 24 février 1848, Vienne et Berlin eurent leurs journées. Toutefois, ni les scènes de Vienne, ni les mouvements de Berlin, ne furent un fait révolutionnaire aussi considérable que la réunion instantanée d'une assemblée générale pour toute l'Allemagne. Dès les premiers jours de mars 1848, des publicistes, des écrivains, et quelques membres de l'opposition se réunirent à Heidelberg au nombre de cinquante et un, et résolurent de proposer la convocation d'une assemblée nationale. Six semaines après s'ouvrait une Constituante allemande qui changeait le principe de la Confédération germanique en une démocratique unité. Il semblait qu'en un seul jour l'Allemagne était devenue une comme la France, et que toutes les conditions de son organisation historique avaient disparu. Mais, à force de s'exagérer prématurément, l'idée d'unité avorta. Les différents États de l'Allemagne, ces forces vives, ces éléments réels, reprirent l'avantage et tout le terrain qui semblait perdu. L'esprit local, le régime et les habitudes constitutionnels réagirent avec une autorité plus réelle que la fantastique dictature de l'assemblée de Francfort. La démagogie unitaire, dont nous avons eu un moment le spectacle de l'autre côté du Rhin, n'était qu'une contrefaçon éphémère, incompatible avec les véritables meurs de l'Allemagne.

1 Voyez entre autres : das Wesen des Christenthums ; Leipzig.

Au milieu de l'ordre et du repos dont elle jouit aujourd'hui, l'Allemagne est plus avancée dans la conquête de la vraie liberté que lorsqu'elle se trouvait au sein des tourmentes révolutionnaires. «Quel lamentable dommage, disions-nous il y a plusieurs années (1), si la profonde Germanie ne continuait pas de vivre avec cette majestueuse patience qui la caractérise, et si le développement social qu'elle doit apporter au monde avortait! » Aujourd'hui, nous espérons encore que les dures expériences des dernières années ne seront pas perdues. Déjà l'Allemagne a eu le temps de se recueillir; elle reviendra tout à fait à la conscience d'elle-même; elle

(1) Au delà du Rhin, t. I, pag. 258,

retrouvera l'originalité de son génie et de ses destinées.

CHAPITRE X.

JEAN JACQUES ROUSSEAU.

Sous Louis XIV, un prêtre de génie fut tourmenté du besoin de réformer la religion et l'État. Pendant que Bossuet travaillait à cimenter l'union de la royauté et de l'Église, une ame ardente et pure, un esprit fin, délicat et grand, ambitieux et dévot, se dévouant à la gloire et à ce qu'il croyait la vérité, voulut retremper la religion aux sources du mysticisme des Pères, et ramener la monarchie à la conscience de ses devoirs. Mais Bossuet réfuta les Maximes des Saints ; et le Télémaque parut à Louis XIV une personnalité. Pour ne pas ébranler l'Église, Fénélon s'humilia devant l'autorité qui siégeait au Vatican ; comme il avait déplu au roi, il modrut dans l'exil; et le seul homme qui, dans son siècle, ait songé vaguement à des reformes, courba la tête sous le double anathème de Rome et de Versailles.

Il est un homme qui pleurait au nom de Fénélon, et, dans son enthousiasme, se fût à peine estimé digne d'être son valet. Rousseau sentait tout ce qu'il y avait eu de hardiesse sublime dans l'homme que Louis XIV appelait l'esprit le plus chimérique de son royaume, tout ce que cette âme si religieuse et si tendre dut nourrir d'amertume et de douleur; car le prêtre catholique pouvait s'écrier, comme le Genevois ;

« Barbarus his ego sum, quia non intelligor illis. »

Au moment d'apprécier l'auteur du Contrat social, je dois au lecteur un aveu. Uniquement livré à l'étude de Montesquieu, de Vico, de Grotius, de l'école historique, sous le charme exclusif de cette vaste impartialité qui épuise toutes ses forces à juger le passé, et n'en a plus pour aller à l'avenir, quand je rencontrai un philosophe qui écrivait dans la patrie et la langue de Descartes : L'homme qui pense est un animal dépravé; qui disait encore : Tout est bien Sortant des mains de l'auteur des choses ; tout dégénère Entre les mains de l'homme ; qui mettait l'état normal du genre humain dans la vie sauvage, et le mal dans la sociabilité; je l'avouerai, ne comprenant pas comment Rousseau avait été amené à parler ainsi, comment et pourquoi il l'avait dit, j'eus le malheur de dédaigner et de méconnaître son génie. Cependant, il fallait bien qu'en m'acharnant à l'étude de cet homme je lui trouvasse un sens, une signification. Effectivement, j'ai pu dissiper l'erreur de ce premier jugement, arriver à comprendre le génie de Rousseau, son rôle dans son siècle, son influence sur ses contemporains (1).

Quand Montesquieu disparut, en 1755, il laissa son siècle entre les mains de Voltaire : l'esprit national devenait de plus en plus libre, orné, gracieux, juste et enjoué ; mais les mæurs étaient molles, et les âmes sans consistance. Le sentiment religieux, confondu avec les superstitions qu'il fallait abolir, se perdait tous les jours. Si Voltaire régnait en maître sur le présent, si Montesquieu avait contemplé le passé, qui donc s'emparera de l'avenir ? Quel homme, animé d'une inspiration à la fois vague et prophétique, s'opposera à son siècle comme Diogène à la foule? Qui donc revendiquera Dieu, la nature et la liberté ? C'est Rousseau, que tourmente un démon intérieur dans l'intérêt de l'humanité. Ce n'est pas un académicien élégant et débile, qui veut mener à bien sa petite gloire et sa petite destinée. Non;

(1) Nous avons, en effet, éprouvé de la manière la plus vive, à la lecture de Jean-Jacques, ces deux dispositions d'esprit si différentes. Au tribunal de la science historique, Rousseau est inévitablement condamné. Au point de vue philosophique et novateur, c'est un génic puissant. Je nie suis déterminé à ne rien changer à cette étude, qui, à défaut de la vérité définitive, expose les intentions de l'esprit de Rousseau.

(Note de la 3e édition.)

Roussi se débat douloureusement sous le génie qui l'oppress débute par un éloquent paradoxe dans le monde de la , ce n'est pour ainsi dire que malgré lui et poussé par ung surmontable fatalité. Pendant que Voltaire, seigneur de Ferney, fertilise ses terres, entend la messe dans sa chapelle, et correspond avec les rois de l'Europe, Rousseau, au cinquième étage, copie de la musique ; c'est l'homme du peuple ; il en porte dans son cœur toutes les misères et tous les droits. Que de contradictions se pressèrent dans son âme pour la déchirer! Il travaille pour les hommes, il les hait et les fuit; il émancipe son siècle et il le maudit; philosophe, il tonne contre la philosophie; novateur audacieux, il condamne et combat la réforme qu'accomplissait Voltaire ; penseur indépendant, il se brouille avec Diderot, Hume et d'Alembert : toujours malheureux, toujours défiant, il a écrit quelque part qu'il étouffait dans la nature; il étouffait aussi dans la société, où il ne voyait autour de lui que trahisons, embûches et calomnies. « Non, je ne serai point accusé, écrit-il à M. de Saint« Germain, point arrêté, point jugė, point puni en appa -« rence; mais on s'attachera, sans qu'il y paraisse, à me ren« dre la vie odieuse, insupportable, pire cent fois que la « mort: on me fera garder å vue; je ne ferai pas un pas sans « ètre suivi; on m'ôtera tout moyen de rien savoir, et de ce « qui me regarde et de ce qui ne me regarde pas; les nou« velles publiques les plus indifférentes, les gazettes mêmes, « me seront interdites : on ne laissera courir mes lettres et « paquets que pour ceux qui me trabissent; on coupera ma ( correspondance avec tout autre; la réponse universelle å « toutes mes questions sera toujours : qu'on ne sait pas ; « tout se taira dans toute assemblée à mon arrivée, les fem« mes n'auront plus de langue, les barbiers seront discrets « et silencieux; je vivrai dans le sein de la nation la plus lo« quace comme chez un peuple de muets. Si je voyage, on « préparera tout d'avance pour disposer de moi, partout où « je veux aller, on me consignera aux passagers, aux co

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