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que ses conquêtes ne peuvent être qu'une connaissance plus profonde, une révélation plus vive de sa nature, qui est posée par Dieu même comme un problème à résoudre dans le cours des siècles.

Le philosophe envisageait dans l'état à venir de l'espèce humaine trois points importants : la destruction de l'inégalité entre les nations, les progrès de l'égalité dans un même peuple, enfin le perfectionnement réel de l'homme. La révolution française, dont il fait pour ainsi dire le corollaire de la philosophie de Descartes dans sa neuvième époque, lui paraît le signal de la rénovation européenne. « La maladresse « du gouvernement français, dit-il, a précipité cette révolu« tion; la philosophie en a dirigé les principes ; la force po« pulaire a détruit les obstacles qui en pouvaient arrêter les « mouvements; elle a été plus entière que celle de l'Améri«« que, et, par conséquent, moins paisible dans l'intérieur, « parce que les Américains n'avaient à détruire ni tyrannies « féodales, ni distinctions héréditaires, ni corporations pri« vilégiées, ni un système d'intolérance religieuse. En France, « par la raison contraire, la révolution devait embrasser l'é( conomie tout entière de la société, changer toutes les re« lations sociales et pénétrer jusqu'aux derniers anneaux de « la chaîne politique (1). »)

Dans la dixième époque, il cherche à pressentir les progrès futurs de l'esprit humain. Sans croire que l'homme devienne immortel, il demande si la différence entre le moment où il commence à vivre et l'époque commune où naturellement, sans maladie, sans accident, il éprouve la difficulté d'être, ne peut s'accroîtré sans cesse. Quand il désirait pour la nature humaine une viabilité presque indéfinie, il avait l'échafaud devant les yeux; mais il ne s'en écrie pas moins : « Combien ce tableau de l'espèce humaine affranchie .« de toutes les chaînes, soustraite à l'empire du hasard

(1) Neuvième époque, Condorcet.

« comme à celui des ennemis de ses progrès, présente au « philosophe un spectacle qui le console des erreurs, des ( crimes, des injustices dont la terre est encore souillée, et « dont il est souvent la victime! C'est dans la contemplation « de ce tableau qu'il reçoit le prix de ses efforts pour la dé« fense de la liberté. Il ose alors les lier à la chaîne éter« nelle des destinées humaines; c'est là qu'il trouve la vraie « récompense de sa vertu, le plaisir d'avoir fait un bien du« rable que la fatalité ne détruira pas, par une compensation « funeste, en ramenant les préjugés et l'esclavage. Cette « contemplation est pour lui l'asile où le souvenir de ses « persécuteurs ne peut le poursuivre; où, vivant par la pen(( sée avec l'homme rétabli dans les droits comme dans la « dignité de la nature, il oublie celui que l'avidité, la crainte « et l'envie, tourmentent et corrompent; c'est là qu'il existe « véritablement avec ses semblables dans un Élysée que sa « raison a su se créer, et que son amour pour l'humanité a embellit des plus pures jouissances. » Voilà, on en conviendra, un langage qui rachète bien des erreurs et bien des fautes. Victime de la terreur, Condorcet n'a pas pour elle une parole de récrimination et d'amertume. Sa pensée ne retombe pas sur son sort; elle contemple l'avenir du genre humain. Il n'imite pas le découragement et la défection de Brutus; il ne doute pas de la liberté, comme le Romain de la vertu; il ne l'accuse ni ne la maudit; il se console au contraire par la foi en son invincible immortalité. Condorcet a reçu de Price, de Priestley et de Turgot l'idée de la perfectibilité de l'espèce humaine ; mais il a eu le mérite de l'appliquer à l'histoire avec une conviction énergique; il y a, par ce courage, attaché son nom.

Pendant que la révolution poursuivait ses phases et ses destinées, le passé trouvait un interprète, un vengeur, qui, plus sa cause semblait détruite et désespérée, luttait avec plus d'emportement et de hardiesse contre la victoire de l'esprit novateur De Maistre est par excellence le soutien de la tradition ; il ne s'occupe qu'à faire rentrer l'humanité dans la révélation mosaïque et chrétienne ; puis il incarne le christianisme dans le pape, et il fonde ainsi son unité. Au lieu de partir de l'esprit humain pour descendre aux faits positifs et aux établissements de l'histoire, il érige ce qui s'est fait et ce qui s'est dit en loi; il élève la tradition à la certitude.

Dans ce travail il est admirable; quand il commente des membres de la Bible, de Plutarque ou de Platon, pour reconstruire avec eux la vérité primitive, quand il cherche dans les textes la preuve du gouvernement temporel de la Providence, la justification de la douleur qui déchire l'homme, par le crime originel dont il est souillé, la puissance de la prière qui peut adoucir et abréger l'expiation, le dogme de la réversibilité, de cette solidarité touchante qui déverserait sur les têtes coupables les bonnes Quvres des justes; quand enfin il se livre à l'interprétation des symboles et des croyances pour leur réconcilier la foi du genre humain, il n'a peutêtre pas d'égal dans cette puissance d'inonder le passé de lumière. Mais aussi quel ennemi de l'indépendance de la raison! prenant le contrepied de Descartes, il la nie souvent et la dégrade toujours. La religion et la politique n'existent pas dans la société par la pensée de l'homme, mais par le fait de Dien. La religion a un représentant qui ne saurait mourir, le pape, qui constitue le christianisme social, depositaire de la loi, de la vérité, de la souveraineté et de l'infaillibilité. Audessous de lui règnent les rois, papes inférieurs pour ainsi dire de l'ordre politique, convergeant vers le principe dont ils sont les conséquences et les vassaux; enfin les peuples, soumis à l'unité théocratique et à l'unité politique, vivent sous la bénédiction continuelle du divin vieillard que l'esprit de Dieu même a su choisir au Vatican. Assurément, ce système est grand, il idéalise un spectacle qui a brillé quelques jours dans l'histoire; mais conclure du passé à l'éternité et à la vérité, prophétiser dans des formes périssables l'avenir

de la sociabilité humaine, c'est renoncer tout à fait au génie philosophique. Si de Maistre a raison, l'esprit humain a tort depuis le treizième siècle, où Rome commence à être sourdement attaquée; le quinzième et le seizième ne se seront agités que dans de folles imaginations; Luther, l'Angleterre, la révolution française, auront également tort. Voulez-vous une nouvelle conséquence de cette politique ? Toute constitution écrite est un non-sens, et tout peuple qui revendique une charte, un insensé. « 1° Aucune constitution ne résulte « d'une délibération ; les droits des peuples ne sont jamais « écrits, ou du moins les actes constitutifs ou les lois fonda« mentales écrites ne sont jamais que des titres déclaratoires « de droits antérieurs dont on ne peut dire autre chose sinon « qu'ils existent, parce qu'ils existent. 2° Dieu, n'ayant pas « jugé à propos d'employer dans ce genre des moyens sur.. « naturels, circonscrit au moins l'action humaine, au point « que, dans la formation des constitutions, les circonstances « font tout, et que les hommes ne sont que des circonstances. « 3o Les droits des peuples proprement dits partent assez ( souvent de la concession des souverains, et dans ce cas il << peut en conster historiquement; mais les droits du souve« rain et de l'aristocratie, du moins les droits essentiels, a constitutifs et radicaux, s'il est permis de s'exprimer ainsi, « n'ont ni date, ni auteur... 6° Plus on écrit, plus l'institu« tion est faible ; la raison en est claire; les lois ne sont que « des déclarations de droits, et les droits ne sont déclarés « que lorsqu'ils sont attaqués, en sorte que la multiplicité « des lois constitutionnelles écrites ne prouve que la multi<< plicité des chocs, et le danger d'une destruction. 7° Nulle « nation ne peut se donner la liberté, si elle ne l'a pas; lors« qu'elle commence à réfléchir sur elle-même, ses lois sont « faites... 10° La liberté dans un sens fut toujours un don « des rois, car toutes les nations libres furent constituées « par des rois; c'est la règle générale, et les exceptions « qu'on pourrait indiquer rentreraient dans la règle si elles

« étaient discutées... 12° Une assemblée quelconque d'hom« mes ne peut constituer une nation, et même cette entreprise « excède en folie ce que tous les Bedlams de l'univers peu« vent enfanter de plus absurde et de plus extravagant (1). »

Afin de mieux nous entendre avec de Maistre, c'est-à-dire afin de savoir sur quoi nous contestons, précisons le principe même de la souveraineté. Rousseau avait profondément senti que la loi dans la société devait être l'expression de la volonté générale, et il a vu un côté nécessaire de la souveraineté. Il n'en a pas vu le caractère général et divin. Se figuret-on une assemblée politique décrétant que deux et deux font cinq? Elle ne pourrait ni le penser ni le vouloir ; donc, et nous l'avons déjà dit, la loi n'est pas la volonté. Quand le pouvoir législatif a son origine dans une unité que les hommes appellent divine, et sa première forme dans l'initiative d'un homme, alors pas ou peu de constitutions écrites. Lycurgue ne veut, suivant la tradition, que la parole pour gardienne de ses lois ; Moïse renferme les siennes dans le style le plus court et le plus plein, et la souveraineté s'exerce par l'intelligence de quelques-uns obéis par la volonté de tous les autres. Mais, dès que la liberté commence à frémir et veut se lever, on écrit les Douze Tables ; car l'écriture, c'est l'émancipation, c'est l'indépendance, c'est la résistance constatée et victorieuse, ce sont les garanties arrachées et conquises. Alors, la théocratie n'étouffe plus la liberté humaine, les constitutions écrites paraissent, l'aristocratie succède au sacerdoce dans le métier de législateur. Ainsi, en 1215, les barons anglais font écrire quelque chose à Jean-sans-Terre. Mais, si dans le premier moment le prêtre a porté la loi, le noble dans la seconde époque, dans la troisième vient le peuple. Néanmoins, ni les prêtres, ni les nobles, ni le peuple, n'ont fait la loi; ils l'ont reconnue et voulue, et, sans avoir le pouvoir de la créer, ils ont seulement la parole pour la lire.

(1) Considérations sur la France, chap. vi.

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