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Kant, ont ensemble concouru pour former le grand fleuve de la jurisprudence européenne : de même la pratique de l'humanité, je veux dire l'histoire générale des législations, se compose de tous les actes et de tous les labeurs de la race humaine cherchant les conditions et la puissance d'une société forte. Tous les peuples y comparaissent avec leur caractère, apportant leur tribut; le divin Orient avec ses codes religieux et déjà scientifiques; la Grèce, dont l'inépuisable variété associe les contrastes les plus vifs, Athènes et les sévères Doriens; Rome, sachant à fond deux choses, la guerre et le droit; mais voici venir une race nouvelle et un culte nouveau, le christianisme et les Germains; ils enfanteront une législation européenne que développeront surtout l'Allemagne, l'Angleterre et la France. Ainsi l'humanité, soit qu'elle pense ou qu'elle agisse, est une et solidaire.

L'histoire générale et comparée du droit et des législations est donc aujourd'hui nécessaire. Si les sciences naturelles ont dû leurs rapides progrès à la méthode d'observation qui inspecte, compare, généralise, cherchant partout les rapports, les différences et les analogies, comment la même méthode appliquée aux phénomènes du monde moral et juridique ne serait-elle pas effective et féconde ?

Cette histoire n'est pas seulement un tableau, elle est encore une école de vérité et un enseignement qui mènent à des réformes pour l'avenir. Effectivement, l'histoire, c'est nous, nous dans le passé, nous cherchant à ressaisir la conscience de ce que nous avons été avant de paraître dans notre siècle, cherchant à nous rappeler les premiers chants de la vaste épopée dont nous sommes aujourd'hui les héros. La législation est la première muse de l'humanité; elle est sacrée; elle a l'inspiration sur le front; elle a commencé par s'asseoir sous la tente des patriarches; elle a replié ces tentes pour s'enfermer aux sanctuaires de l'Inde et de l'Égypte : sacerdotale, elle enseigne les peuples. Mais la trompette sonne, le clairon retentit, elle monte à cheval. Guerrière, elle tient sous le joug une multitude qui commence à frémir. Puis, elle change encore de costume : elle deviént tribun ; elle s'appelle la liberté; elle se fait peuple. Il est profondément utile d'étudier cette mobilité. Il y a autre chose que la curiosité d'une vaine érudition dans cette inspection du passé. Ce qui vivifie cette étude, c'est qu'elle est l'affaire même du présent. Nous nous y retrouvons avec les idées et les soucis de notre siècle, nos élans de liberté, nos enthousiasmes. En vérité, cette cendre des morts est brûlante; et nous n'aurons garde, en la remuant, de laisser se glacer nos esprits et nos âmes. Les révolutions n'agitaient pas le siècle où Montesquieu écrivit l'histoire des lois avec une plume magique. Rien ne troubla sa contemplation. Dans son livre, le passé se suffit à luimême. Vous sortez de sa lecture avec une parfaite intelligence des institutions anciennes, mais sans souci du présent et de l'avenir : disposition qu'aujourd'hui nous ne saurions partager. Sans doute, nous plaçons nos études avec un respect profond sous l'inspiration de Montesquieu ; mais il nous est donné, dans notre siècle, de rallier la science et la poésie de l'histoire à la cause et aux intérêts de cette liberté que travaille à fonder la civilisation moderne.

L'histoire ainsi considérée est le meilleur chemin à la législation dogmatique, c'est-à-dire à des réformes, à la conception philosophique du siècle même où l'on vit, de son esprit et de son but. Aujourd'hui, dans le mécanisme des sociétés modernes, le publiciste remplace le législateur; il n'y a plus de Moïse ni de Lycurgue qui civilisent les nations; mais, dans leur sein, la science et le génie élaborent les principes et les idées qui, plus tard, deviendront des lois. De quel peuple Jérémie Bentham est-il législateur? D'aucun. Mais il peut être, sur des points importants, le conseiller de tous. L'empereur Alexandre, les États-Unis d'Amérique, les cortès d'Espagne et de Portugal, ont reçu ses avis. Novateur énergique, il a embrassé toutes les parties de la législation, les lois civiles, le droit pénal, la procédure, l'organisation judiciaire, la constitution politique des États. Pendant que de Maistre refuse toute raison aux constitutions écrites, Bentham, au contraire, s'élevant contre l'histoire, dont l'allure progressive lui échappe entièrement, tourne le dos au passé, où il n'a vu que déceptions et misères, et veut renouveler les sociétés par une législation uniforme, la même pour tous, dont il croit pouvoir adapter les abstractions au génie différent de chaque peuple. Mais la liberté doit être partout indigène ; elle ne s'importe pas : partout elle doit sortir du sol et s'enfanter elle-même.

La législation philosophique dont aujourd'hui Jérémie Bentham, malgré ses erreurs, est un puissant organe (1), est véritablement artiste et poëte; elle façonne, en préceptes et en lois, les progrès de la race humaine ; tantôt elle provoque les révolutions sociales, tantôt elle les résume ; c'est, je ne crains pas de le dire, le plus noble exercice, le plus saint ministère des facultés humaines. Platon voit l'apogée de ses théories dans leur application sociale, et, s'il est philosophe, c'est surtout pour se faire législateur de sa république. Aristote ramène constamment sa morale à la sociabilité et à la politique. Rousseau écrit le Contrat social, bien que, dit-il, il ne soit ni prince ni législateur. Non; mais il est homme, et il exerce les droits de la souveraineté du peuple et du génie.

CHAPITRE II.

DE LA LÉGISLATION DANS SES RAPPORTS AVEC LA RELIGION,

LA PHILOSOPHIE ET L'ÉCONOMIE POLITIQUE.

Un jour nous apercevons, comme par éclair, l'absolue vérité et la beauté parfaite ; nous ne les avons entrevues que pour les perdre; elles brillent, puis elles nous laissent dans

(1) Voyez Introduction générale à l'Histoire du Droit, chap. xix.

une obscurité triste et un vide désespérant. Ce que je voyais si clairement hier, je ne le comprends plus aujourd'hui ; l'inspiration s'est évanouie : d'où viennent donc ces éclipses de la pensée, ces éclipses de la lumière ? Pourquoi ces idées éternelles défaillent-elles dans moi? Je les conçois et je ne puis les maîtriser. C'est que le beau, le bon et le vrai, ne dépendent pas de nous ; ils nous affectent et nous éclairent; ils nous guérissent et nous consolent : mais leur origine et leur patrie n'est pas sur la terre, et ces idées célestes n'apparaissent ici-bas un moment que pour s'envoler dans les cieux.

Cette absence sur la terre de la raison universelle est pour l'homme un tourment; il la cherche pour se compléter lui-même ; il veut se la représenter; de là les grands fondateurs de religion.

La république hébraïque nous montre la religion dans son enfance, car elle la confond encore, comme les autres théocraties orientales, avec la politique. Mais quel est le progrès ? c'est leur séparation. Quelques sectaires (1) s'agitent beaucoup aujourd'hui pour ramener la religion à l'identité avec la politique et à une contrefaçon du mosaïsme. Ils oublient donc que l'æuvre du christianisme a été de spiritualiser et de constituer la religion, en ne la faisant plus dépendre nécessairement de la politique, et en lui donnant la sanction positive d'une autre vie.

Si la religion et la politique étaient identiques, il suivrait que la théocratie serait la seule institution sociale légitime. Or, quand le Christ dit : Mon père; à qui le dit-il, si ce n'est à Dieu? Et que disait le disciple du Christ aux hommes? Mes frères; et la fraternité, cette émancipation de la mature humaine, ce progrès sur la paternité patriarcale, s'établit irrévocablement sur les ruines de la politique orientale. La papauté romaine n'a pas plus ressemblé aux théo

(1) Les saint-simoniens.

(Note de la ze édition.)

craties de l'Inde et de l'Égypte que la démocratie américaine à la démocratie de la ville de Cécrops. Elle était elle-même un témoignage éclatant de la scission de la politique et de la religion. Elle fut le triomphe de la pensée : car, lorsque le moyen âge disait au pape : Mon père, il s'inclinait devant sa supériorité morale, jusqu'au moment où elle fut contestée par le protestantisme. Or, quand des enfants protestent, que devient le souveraineté paternelle?

Si la religion et la politique étaient identiques, pourquoi ces tristesses et ces désirs de l'homme ? pourquoi sa pensée ne consent-elle pas à se loger, pour n'en plus sortir, dans les calculs du bien-être social ? Oui, livrez-lui le séjour le mieux façonné et le plus commode; figurez-vous, par l'imagination, la terre partout connue et partout cultivée, la vapeur centuplaat nos forces, et, pour ainsi dire, supprimant les distances, le globe travaillé, transformé en tous sens, versant sur d'innombrables habitants d'inépuisables richesses; eh bien! l'homme aura-t-il assez de ce spectacle, de ces merveilles de l'industrie, de cette apothéose des boutiques ? Non, mille fois non; il sera inquiet, il ne sera pas heureux dans cette prison magnifique, il cherchera à la franchir, semblable à ces âmes, dont parle Platon (1), qui tournent autour du réceptacle des idées éternelles, et s'efforcent de plonger leur regard dans les régions supérieures du ciel où sont les essences divines.

La religion n'est donc pas la politique, et la législation, qui, dans les premiers âges du monde, se confondit avec elle, s'en distingue aujourd'hui. La loi civile, régulatrice et maîtresse dans la société, doit laisser à la loi religieuse toute son indépendance dans les choses spirituelles, mais la ramener toujours à l'obéissance en ce qui concerne les intérêts et les influences politiques. Sur ce point, la justice du législateur consistera dans la distinction exacte de la

(1) Phèdre, ou de la Beau.

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