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Cabarus, Saint-Simon présenta un vaste projet dont un événement vint empêcher l'exécution : c'était la révolution française. · Les révolutions entraînent tout dans leur orbite, et les hommes même les plus forts n'en sont que les glorieux satellites. Pour résister à cette pente universelle, il faut une force inouïe, que Saint-Simon posséda. Il ne siégea pas à la Constituante, bien que l'héritier du duc de Saint-Simon eût pu trouver original d'assister à l'holocauste nocturne des droits de la noblesse. Non; pendant que l'auvre de destruction s'élaborait au milieu des tempêtes, ce génie organisateur restait calme, et songeait, je cite ses expressions, à fonder un grand établissement d'industrie, et une école scientifique de perfectionnement. Saint-Simon, qui devait mourir dans le dénûment et la pauvreté, rechercha et voulut la fortune comme Voltaire. Ce devait être, dans ses mains, un noble instrument. Dans ce but il s'associa un Prussien, le comte de Redern, qui annonçait des vues libérales et approuvait ses projets. Ses spéculations réussirent; et, en 1797, il était en mesure de commencer l'établissement d'industrie. Mais son associé, qu'aucune vue théorique n'animait, refusa de poursuivre ; et ils se séparèrent après une liquidation qui ne laissa dans les mains de Saint-Simon que cent quarante-quatre mille livres.

Forcé de renoncer à son établissement d'industrie, SaintSimon se retourna vers la science. Alors il conçut la nécessité d'une nouvelle philosophie générale, et le projet, suivant son admirable expression, de rendre l'initiative à l'école française. Pour mener à bien cette vaste entreprise, il voulut commencer par constater la situation de la connaissance humaine. Dans ce but il prit domicile en face de l'École polytechnique, se lia intimement avec plusieurs professeurs de l'école, entre autres avec Monge. Après avoir mis trois ans à reconnaître les connaissances acquises sur la physique des corps bruts, il s'alla loger près de l'École de médecine. entra en rapport avec les physiologistes et constata leurs idées générales sur la physique des corps organisés. Cela fait, il partit à la paix d'Amiens pour l'Angleterre, d'où il revint avec la certitude qu'elle n'avait sur le chantier aucune idée capitale neuve. Puis il alla à Genève, parcourut une partie de l'Allemagne ; et voici ce qu'il dit de ce savant pays : « J'ai rapporté de ce voyage la certitude que la science géné« rale était encore dans l'enfance dans ce pays, puisqu'elle « y est encore fondée sur des principes mystiques ; mais j'ai « conçu de l'espérance pour les progrès de cette science en << voyant toute cette grande nation passionnée dans cette di« rection scientifique. )

L'année 1808 trouva Saint-Simon maître de ses idées et prêt à écrire : alors il publia l' Introduction aux travaux scientifiques du dix-neuvième siècle; ouvre vigoureuse et inconnue (le livre n'a été tiré qu'à cent exemplaires, pour être distribué aux savants), début d'originalité et de génie. Mais, avant d'en parler avec quelque détail, je veux énumérer la suite des travaux de Saint-Simon, et le conduire jusqu'à sa mort. A la fin de 1808, il adressa au bureau des longitudes et à la première classe de l'Institut des lettres où il développait les idées qu'il avait adoptées sur le système astronomique dans son Introduction et qu'il abandonna plus tard. A côté de ces hypothèses jaillissait une foule d'idées neuves, de généralités fécondes. Quelque temps après, il composa différents Mémoires sur l'idée d'une encyclopédie et sur la science de l'homme. En 1810, il publia un aperçu des Mémoires relatifs à l'encyclopédie, sous le titre de Prospectus d'une nouvelle Encyclopédie; on y lit une épître dédicatoire à son neveu Victor de Saint-Simon, où éclate une sorte d'enthousiasme inconnue même à Diderot. Ses autres Mémoires inédits furent écrits dans le cours de 1813.

Jusqu'ici, Saint-Simon n'est pas entré dans la politique; il avait commencé à y tourner dans ses Mémoires sur l'homme, mais il l'aborda ouvertement, en 1814, après la chute de l'empire, par une brochure intitulée de la Réorganisation de la Société européenne, à laquelle travailla M. Augustin Thierry. Là, nous voyons le philosophe concevoir déjà le plan d'une association européenne, mais vouloir l'établir sur les formes du gouvernement parlementaire; car alors, il regardait encore la constitution anglaise comme le meilleur mode d'organisation sociale. Des points de vue historiques hardis et neufs distinguent cette brochure de cent et quelques pages, qui se termine par cette phrase citée si souvent par l'école : « L'âge d'or du genre humain n'est pas derrière « nous ; il est au-devant; il est dans la perfection de l'ordre « social : nos pères ne l'ont pas vu, nos enfants y arriveront « un jour; c'est à nous à leur en frayer la route. » L'année suivante, en 1815, pendant la courte apparition du météore impérial, Saint-Simon publia, toujours de concert avec M. Augustin Thierry, une Opinion sur les mesures à prendre contre la coalition de 1815. Il y reproduisit sa thèse favorite d'une alliance nécessaire avec l'Angleterre; il y établit que le peuple anglais, par la conformité de nos institutions avec les siennes, par ce rapport de principes, cette communauté d'intérêts entre les hommes, était désormais notre allié naturel. Quelques semaines avant Waterloo, cette prévision philosophique qui semble vouloir se réaliser aujourd'hui ne pouvait être populaire. Il est remarquable que dans cette nouvelle brochure, Saint-Simon demandait que l'acte additionnel fût considéré comme provisoire, et que le peuple français donnåt à la Chambre des représentants le pouvoir de se déclarer Assemblée constituante dès qu'elle le jugerait nécessaire.

Que le trône fût occupé par l'ancien élève de l'école de Brienne ou par un des frères de Louis XVI, peu importait à Saint-Simon : sourd aux révolutions passagères, indifférent aux luttes constitutionnelles, il arriva, dans son nouvel ouvrage, l'Industrie, qu'il fit paraître, en 1817, encore avec M. Thierry, à caractériser le régime parlementaire et représentatif, et à ne plus le considérer que comme un passage, un gouvernement de transition entre la société féodale et un nouvel ordre de choses que devait amener l'industrie. Dans les lettres contenues au second volume, qu'il adresse à un Américain, quelle appréciation vive et perçante des institutions et des choses ! Et, dans la dernière partie, quelle profondeur dans la comparaison de la propriété foncière et de la mobilière, dans l'appréciation de l'organisation judiciaire et de l'influence des légistes ! Là, Saint-Simon, sur le terrain même de Bentham, le laisse bien loin derrière lui. Cette critique fondamentale, qu'il adressait au constitutionnalisme, le conduisit, deux ans après, à présenter dogmatiquement ses idées sur la réorganisation sociale. L'Organisateur (1819) présenta à la fois le tableau historique du passé depuis le onzième siècle, et des inductions systématiques sur l'avenir. Le passé, sur lequel Saint-Simon promenait avec fermeté ses regards, lui démontrait que l'espèce humaine a toujours tendu de plus en plus à s'organiser pour travailler à sa prospérité par son action sur la nature, et que les savants, les artistes et les industriels, se sont toujours proposé de saisir la direction morale de la société. Donc, la société est fondée sur le travail, et doit être dirigée par la capacité scientifique et industrielle. Quel sera le mode d'exécution ? quel sera le lien de transition de l'ancien ordre de choses au nouveau? Sur ces deux points Saint-Simon est loin d'être aussi dogmatique que sur le principe; et, s'il émet quelques vues, il déclare que le temps et les circonstances pourront fort bien les modifier. C'est dans l'Organisateur que se trouve la parabole célèbre qui le conduisit devant le jury; il fut acquitté.

Le Politique, pour la rédaction duquel il s’adjoignit plusieurs personnes, et une brochure sur les élections, en 1820, occupèrent, après l'Organisateur, son infatigable activité. Le Système industriel vint, l'année suivante, reproduire avec des développements plus riches encore l'idée fondamentale de

sa théorie politique ; nous y avons trouvé de belles pages sur l'individualisme et la liberté, et des aperceptions lumineuses sur l'histoire, toujours tournées en inductions de l'avenir. En 1822, il publia une brochure, des Bourbons et des Stuarts, où il avertissait la race de Charles X de ne pas s'appuyer sur les courtisans, les nobles, et de se lier intimement à la cause de tous les non privilégiés, sous peine d'une irréparable chute. Le Catéchisme des industriels, qui parut en 1823 et 1824, mit de plus en plus en saillie le système industriel et politique.

Cependant, Saint-Simon n'était pas même écouté de son siècle : le bruit des discussions constitutionnelles couvrait sa voix, qui se perdait à travers les luttes de partis. Le dédain, la moquerie, l'oubli et la pauvreté, étaient le prix de ses travaux. Il aimait ardemment la gloire et l'humanité : l'humanité lui était sourde, la gloire tardait à venir et ne devait briller que sur sa tombe ! Oh! quel sourire affreux doit agiter les lèvres de l'homme de génie quand il porte dans son cæur l'ingratitude de son siècle! Le combat dut être terrible dans l'âme de Saint-Simon, car il y succomba, et, rejetant la vie avec un invincible dégoût, résolut de se donner la mort. Le coup mortel l'atteignit sans l'anéantir, et comme l'ange de Milton, il se releva

Foudroyé, mais vivant.

Puisque la mort lui échappait, Saint-Simon comprit qu'il avait encore quelque chose à faire, voulut vivre, et à travers le suicide arriva à la religion.

Le Nouveau Christianisme parut. Trois mois auparavant, la publication des Opinions littéraires, philosophiques et industrielles avait mis en vive lumière les plus importants problèmes de l'organisation sociale; mais le Nouveau Christianisme apportait une idée nouvelle. Que s'est-il donc passé dans l'âme de cet homme qui a débuté par l'athéisme? C'est

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