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pour que chacun put recevoir du secours de l'autre, fermée pendant la paix, soit pour empêcher un commerce illimité, d'où pouvaient naitre des discordes, soit comme symbole d'une union qui n'étouffât pas l'indépendance. Il est encore d'autres vestiges de cette double cité : le double trône conservé par Romulus après la mort de son frère, la tête de Janus, qui dès les premiers temps se trouvait sur les as romains.

Un peuple double, voilà ce que restèrent longtemps les Romains, même fort avant dans les temps historiques; la fiction des deux jumeaux n'a pas d'autre sens; si la réunion de Remuria et de Roma lui donna naissance, celle des Romains et des Quirites dut à coup sûr la confirmer; enfin, les rapports et l'opposition des patriciens et des plébéiens lui donnèrent plus que jamais consistance et perpétuité.

Cependant des mariages réciproques et un culte commun portèrent les Romains et les Quirites à ne faire plus qu'un seul peuple; on s'entendit pour n'avoir plus qu'un sénat, une assemblée, un roi; et le roi devait être choisi alternativement par l'un des peuples chez l'autre. « Alors, dans toutes les a occasions solennelles, on unit le nom des deux peuples : a Populus romanus et Quirites; et plus proprement, d'a« près le vieil usage romain, de ne lier ces mots qu'en les « rapprochant : Populus romanus Quirites; ce qui plus tard ( se changea en populus romanus Quiritum. Que dans la « suite Quirites et plébéiens aient signifié même chose, cela ( n'ote rien à la tradition, qui veut que les Sabins de Tatius « se soient appelés Quirites. Il est facile de concevoir que, « toute différence entre les Romains et les anciens Sabins « ayant cessé, le nom de Quirites a pu passer aux plébéiens, ( qui étaient entrés dans la nation sous des rapports sem« blables. C'est par la réunion des Romains et des Quirites « que Romulus a été changé en Quirium, et que probable« ment Quirium est devenu ce nom latin secret de Rome « qu'il était défendu de prononcer. »)

Après la fédération des deux villes, nous voyons le peuple romain se partager en trois tribus et en trente curies : les noms des deux premières tribus, Ramnenses, Titienses, sont rapportés par l'opinion générale aux deux rois fondateurs; Romulus était le chef des Ramnenses, Tatius des Titienses. Mais la troisième tribu, celle des Luceres, à quoi la rattacher? comment l'expliquer?

La plupart des archéologues romains faisaient dériver le mot Luceres de Lucumo, étrusque, allié de Romulus, et qui aurait péri dans la guerre contre les Sabins ; quelques-uns le rapportaient à un Lucerus, roi d'Ardée; de façon que, pour plusieurs, les citoyens de cette tribu étaient des Étrusques ; pour quelques autres, des Tyrrhéniens.

Ici, M. Niebuhr propose une autre explication, qu'il tire d'une autre forme du même nom. On dit Lucertes (comme Tiburtes); et cette forme vient d'un nom de lieu, Lucer ou Lucerum. Les Lucères composaient une tribu, et occupaient le mont Cælius, qui, dès Romulus, est nommé parmi les collines urbaines. Néanmoins c'est Tullus Hostilius qui passe pour le fondateur de cette partie de Rome, parce que, diton, il y établit les Albains. Ainsi, les gentes d'Albe furent transportées sur le mont Cælius, comme les gentes sabines habitaient le mont Quirinal. Une partie des Romains se rat. tachent à Tullus, comme les deux anciennes tribus à Romulus et à Numa, et les plébéiens à Ancus.. Ces quatre rois, toujours considérés comme auteurs des anciennes lois, ont véritablement fondé pièce à pièce la chose romaine. Or, il ne reste pour Tullus que les Lucères, qui sont donc les mêmes que les citoyens de la ville du Cælius, de Lucerum. L'étymologie, qui remonte à Lucumon, allié de Romulus, nous donne le même résultat; car ce Lucumon n'est autre que le chef étrusque Cælebs Vibenna, qui, suivant la tradition, s'établit avec sa troupe sur la montagne qui prit son nom.

Lucerum, ne venant que comme troisième tribu (la tribu des Luceres), fut, pendant les premiers temps, dans une condition politique bien inférieure aux deux premières , elle leur fut assujettie, son sénat ne se réunissait pas aux deux autres, ses citoyens n'étaient pas convoqués au comitium. Roma exerçait une sorte de prééminence sur Quirium, et Quirium était bien supérieur à Lucerum. Quand les historiens nous parlent de l'augmentation du nombre des sénateurs, il faut reconnaitre dans ce fait défiguré l'extension des droits politiques à la seconde et à la troisième tribu. Primitivement, il y eut cent sénateurs; voilà pour Rome : on fait la guerre, puis la paix avec les Sabins ; le sénat est doublé; voilà pour Qui. rium : enfin, quand Denys d'Halicarnasse nous dit que Tarquin l'Ancien éleva le nombre des sénateurs de deux cents à trois cents, nous reconnaissons le sénat de la troisième tribu de Lucerum. On comprend aussi comment cette dernière tribu, venue plus tard au partage des droits politiques, et restée longtemps dans un état d'infériorité à l'égard des deux autres, soit pour ses rapports avec elle, soit pour son organisation intérieure, s'appelait minorum gentium. On ne prenait les suffrages de ses sénateurs qu'après avoir recueilli ceux des patres majorum gentium; et, pendant longtemps sans doute, les curies de Lucerum furent appelées les dermières.

Voilà donc comment s'est formé le peuple romain. Résumons rapidement la théorie de M. Niebuhr.

Un mélange de Pelasges et d'Aborigènes, Roma, Pemuria, habitant le mont Palatin , s'organisant plus tard en une tribu dont Romulus est considéré comme le chef, Ramnenses.

Des Sabins, habitant sur la colline Agovale, que couronne le Capitole, la ville de Quirium, s'organisant plus tard en une tribu dont Tatius est considéré comme le chef, Titientes.

Une troupe d'Étrusques, venue sous la conduite de Calebs libenna, lucumon d'Étrurie, sur le mont Cælius, qui prit son nom : ils y fondèrent un village qui s'appela Lucerum.

Plus tard, Tullus y transporta les gentes d'Albe; et ce mélange d'Etrusques et d'Albains s'organisa en une tribu, Luceres, qui prit son nom ou de la ville même, Lucerum, ou du chef étrusque, Lucumo. Pour nous, nous inclinons à cette dernière étymologie.

Sur ce dernier point, nous eussions même désiré que M. Niebuhr eût marqué avec plus de fermeté le caractère étrusque de la troisième tribu ; car c'est par elle que, dès son commencement, avant l'arrivée des Tarquins, Rome mêla à ce qu'elle avait de latin et de meurs sabines un élément étrusque.

Quoi qu'il en soit, les solutions historiques de M. Niebuhr nous paraissent excellentes et avoir trois grands avantages : 1° de laisser au Latium la priorité d'origine et d'influence; 20 de donner aux Sabins une juste prépondérance dans la formation de la chose romaine, prépondérance sur laquelle s'accordent les traditions, et qui aurait été impossible si les Sabins avaient eu affaire à une colonie étrusque, modelée sur sa métropole, et qui, dès le principe, se serait enfermée dans une imitation rigoureuse; 3o de rendre compte de tout ce que les institutions romaines ont pu emprunter à l'Étrurie, sans que pour cela elle étouffe le génie latin et romain ; l'élément étrusque vient en tiers s'ajouter à un petit État déjà constitué; il pourra le fortifier et l'influencer, mais non le dénaturer et l'absorber.

L'opinion définitive de M. Niebuhr a encore le mérite de concorder avec les traditions et les historiens ; elle les explique, les améliore, mais sans les contredire d'une matière tranchée : fortune excellente pour la critique moderne, de pouvoir, sous la lettre de l'antiquité, susciter un esprit original et nouveau.

M. Niebuhr est d'accord avec Denys d'Ilalicarnasse sur les Sicules et les Aborigènes. (Antiquitatum roman., L. I, c. ix, p. 24 et 25, édit. Reiske.) il se rapproche tout à fait de Tite-Live, qui s'exprime ainsi sur les trois tribus : « Eodem tempore et centuriæ tres « equitum conscriptae sunt, Ramnenses ab Romulo, ab T'ilo « Tatio Tilienses appellati. Lucerum nominis et originis « causa incerla est. Inde non modo commune, sed concors << etiam regnum duobus regibus fuit. » (Livius, lib. I, cap. xu.) « Dans le même temps (après la paix avec Tatius), on « forma trois centuries de chevaliers ; la première s'appela « Ramnenses, du nom de Romulus; la seconde, Titienses, « du nom de Titus Tatius. On ignore l'étymologie de Luce« res, nom de la troisième. De cette façon, les deux chefs « eurent paisiblement en commun le pouvoir et la domi( nation. »

Enfin, je ne sais si je m'abuse, mais cette triple origine de Rome, je la retrouve dans Virgile. Ce beau génie était profondément versé dans l'archéologie nationale; rien dans ses poëmes n'est jeté au hasard, ni donné à l'industrie et à la nécessité des vers : tout est traditionnel, archéologique, vraiment national. Dans ses Géorgiques, quand il a décrit les charmes et les douceurs de la vie agricole, il revient aux souvenirs de la patrie :

« Hanc olim veteres vitam coluere Sabini;
« Hanc Remus et frater : sic fortis Etruria crevit :
a Scilicet et rerum facta est pulcherrima Roma,
« Septemque una sibi muro circumdedit arces. ))

(Georgicon, lib. II, v. 532.)

« Ainsi dans les anciens jours vivaient les vieux Sabins ; « ainsi Rémus et son frère : voilà comment a grandi la forte « Etrurie : c'est de cette façon que Rome est devenue la « plus belle des cités, et qu'elle a su enfermer les sept col« lines dans ses murailles et dans l'unité romaine. » i

N'y a-t-il pas là la réunion successive des trois éléments de la chose romaine?

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