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M . Le prince de Condé faisoit peindre, dans la galerie de Chantilly , l'histoire de son pere, connu en Europe sous le nom du grand Condé. Il se rencontroit un inconvénient dans l'exécution du projet. Le héros, durant la jeunesse , s'étoit trouvé lié d'intérêt avec les ennemis de l'Etat ; & il avoit fait une partie de ses belles actions, quand il ne portoit pas les armes pour sa patrie. Il sembloit donc qu'on ne devoit point faire parade de ces faits d'armes dans la galerie de Chantilly. Mais , d'un autre côté, quelquesunes de ces actions, comme le secours de Cambrai, & la retraite de devant Arras, étoient fi brillantes, qu'il devoit être bien mortifiant, pour un fils amoureux de la gloire de son pere, de les supprimer dans le monument qu'il élevoit à la mémoire de ce héros. IL trouva lui-même un heureux expédient; car c'étoit non-seulement le prince, mais l'homme de son tems né avec la conception la plus yive & l'imagination la D.dEduc, T, II.

A

plus brillante. Il fit donc deffiner la Muse de l'Histoire personnage allégorique, mais très-connu, qui tenoit un Livre, sur le dos duquel étoit écrit : VIE DU PRINCE DE CONDE. "Cette Muse arrachroit des feuillers du Livre, qu'elle jettoit par terre ; & fur ces feuillets on lisoit : Secours de Cambrai , Secours de las : lenciennes ; Retraite de devant Arras, enfin le titre de toutes les belles actions du grand Condé, durant son séjour dans les Pays-bas; actions dont tout étoit loua. ble, à l'exception de l'écharpe qu'il portoit quand il les fit. Malheureusement ce tableau n'a pas été exécuté suivant une idée fi ingénieuse & fi fimple. Le Prince, qui l'ayoit conçue, eut, en cette occasion, un excès de complaisance; &, déférant trop à l'art, il permit au peintre d'altérer l'élégance & la fimplicité de la pensée, par des figures qui rendent le tableau plas composé, mais qui ne lui font rien dire de plus que ce qu'il disoit déja d'une maniere si sublime.

2. Un homme, d'une humeur bizarre, ne voyoit point un malade , qui fût de ses amis ou non, qu'il ne lui fit entendre, pour l'inquiéter, que fa maladie étoit plus dangereuse qu'elle ne pouvoit l'être en effet. Si le malade toussoit naturellement & fans effort, comme il arrive aux personnes qui sont en santé, il auguroit mal, & disoit qu'elle tendoit à une fluxion de poitrine ; fi le malade se sentoit altéré, & demandoit à boire , il lui disoit que son mal pourroit bien tourner en hydropisie. Şi son visage étoit un peu changé, il lui disoit qu'il ne le reconnoissoit point: enfin, loin d'adoucir son mal & de le confoler, en lui cachant ce qu'il en pouvoit connoî. tre, il se faisoit un plaisir de le lui rendre plus confi. dérable. Trois personnes de la connoissance, voulant le corriger de ce défaut, convinrent de lui persuader qu'il étoit bien malade, & prirent le lendemain pour l'exécution de ce delein, dont ils firent part aux personnes chez lesquelles il devoit aller , afin de réussir plus sûrement. Au jour marqué, comme il étoit aisé de connoître sa route, ils se partagerent tous trois en différentes rues, éloignés les uns des autres; & le premier, le voyant venir , l'aborda civilement, & lui demanda somment il se portoit? «Fort bien, is répondit-il.es

** Comment ! repliqua l'autre, cela n'est pas poflible, mou du moins votre visage ne dénote point cela.

Je ne sçais, répondit-il, si mon visage est mauvais; mais je ne sens aucun mal : j'ai bien dormi & bien

diné, ce n'est pas une marque de mauvaise santé,» Ils se quitterent ; & bientôt il rencontra le second, qui, venant à lui, l'embrassa, & lui dit: «Hé! mon ami! n dans quel état êtes-vous donc, & depuis quand êtes» vous indisposé ? --- Moj indifpofé ! je crois que vous » vous moquez, dit l'autre , je ne me suis jamais mieux

porté. --- Vous ne vous sentez donc point, dit cet nami ? car pour moi je trouve que vous seriez beau»> coup mieux dans votre lit qu'ici : au surplus, vous 1 êtes le maître de faire ce qu'il vous plaira; » & ils se quitterent. En tournant dans une autre rue, il rencontra le troisieme, qui , lui témoignant le chagrin qu'il avoit de le voir si changé en si peu de tems , lui reproche de ne lui avoir pas fait sçavoir sa maladie : « Avez-vous » oublié, lui dit-il, que nous sommes amis ? & doutez» vous que votre santé ne me soit aussi chère que la » mienne ? « Le prétendu malade, étourdi de ce qu'il venoit d'entendre des deux premiers, étoit fort embarrassé sur ce qu'il devoit répondre ; & ils se quitterent, lui assez confterné, & l'autre pouvant à peine s'empêcher de rire. Mais ce fut bien autre chose, lorfqu'étant entré dans la maison où il alloit, & où l'on avoit assemblé exprès quelques-unes des personnes qu'il avoit inquiétées dans leurs maladies, on lui demanda s'il revenoit de l'autre monde ? On lui fit entendre que son visage écoit jaune, ses yeux creux, la bouche un peu de travers , & le bout du nez froid : enfin on lui dit, comme pour le presser de recourir aux remèdes , qu'il n'iroit pas loin dans cet état , s'il n'usoit de précautions. Ces discours acheverent de le persuader; son imagination , vivement affectée, lui fit croire qu'il sentoit effectivement un mal qu'il n'avoit pas. Il fe rend chez lui en chaise, se met au lir , se fait saigner, épuise toutes les ressources de la pharmacie, & s'écrie qu'il va mourir , qu'il sent son coeur défaillir , fes forces s'épuiser , toute la machine se détruire; & cette idée

l'attrista, jusqu'à ce que ses amis l'eussent tiré d'inquié3. tude, en lui découvrant que ce n'étoit qu'un stratagème charitable pour lui faire perdre ce défaut dangereux, dont il avoit contracté l'habitude, & dans lequel il ne retomba plus dans la suite.

3. Un jour que M. le marquis de Dangeau s'alloit mettre au jeu de Louis XIV , 'il demanda å ce Prince un appartement dans Saint-Germain, où la cour étoit alors. La grace étoit difficile à obtenir , parce qu'il y avoit peu de logemens en ce lieu-là. Le Roi lui répondit qu'il la lui accorderoit, pourvu qu'il la lui demandâr en cent vers qu'il feroit pendant le jeu, mais cent vers bien comptés, pas un de plus ni de moins. Après le jeu, où il avoit montré sa gaieté ordinaire, il dit les cent vers au Roi. Il les avoit faits, exactement comptés, & placés dans la mémoire ; & ces trois efforts n'avoient pas été troublés par le cours rapide du jeu , ni par les différentes attentions promptes & vives qu'il demande à chaque instant. Cette heureuse facilité, fruit d'une imagination rare & féconde, lui procura bientôt après une autre aventure, précieuse pour un courtisan qui sçait que, dans le lieu où il vit, rien n'est bagatelle. Le Roi & Madame avoient entrepris de faire des vers en grand secret, à l'envi l'un de l'autre. Ils se montrerent leurs ouvrages , qui n'étoient que trop bons ; ils se soupçonnerent réciproquement d'avoir eu du secours; &, par l'éclaircissement où leur bonne foi les amena bientôt, il se trouva que le même marquis de Dangeau, à qui ils s'étoient adressés chacun avec beaucoup de mystere , étoit l'auteur caché des vers de tous les deux. Ils lui avoient ordonné de ne pas faire trop bien; mais le plaisir d'être doublement employé de cette façon ne lui permettoit guères d'obéir scrupuleusement ; & qui sçait même s'il ne fie pas de son mieux exprès pour être découvert ?

INCLINATION. 1. T E marquis de l'Hôpital, étant encore enfant, . Leut un précepteur qui voulut apprendre les mathématiques dans les heures de loisir que son em,

ploi lui laissoit. Le jeune écolier , qui avoit peu de goût, Bx même, à ce qu'il paroissoit , peu de disposition pour elatin, eut à peine apperçu, dans les élémens de géozétrie , des cercles & des triangles, que l'inclination dturelle, qui annonce presque toujours les grands taens, se déclara; il se mit à étudier avec passion ce qui auroit épouvanté tout autre que lui à la premiere mue. Il eut ensuite un autre précepteur qui fut obligé, var son exemple, à se mettre dans la géométrie; mais, quoiqu'il fûr homme d'esprit & appliqué, son éleve le laisoit toujours bien derriere lui. Ce que l'on n'obtient que par le travail, n'égale point les faveurs gratuites de la nature. Un jour, M. le marquis de l'Hôpital, n'ayant encore qué quinze ans, se trouva chez M. le duc de Roannès, où d'habiles géometres, & entr'autres M. Arnaud, parlerent d'un probleme de M. Pascal sur la roulezte, qui paroissoit fort difficile. Le jeune mathématicien dit qu'il ne désesperoit pas de le pouvoir résoudre. A peine trouva-t-on que cette présomption & cette témérité pussent être pardonnées à son âge, Cependant, peu de jours après, il leur envoya le pros blême résolu.

2. Au milieu de cette éducation commune qu'on donne aux jeunes-gens dans les colléges, tout ce qui. peut les occuper un jour plus particulièrement vient par différens hazards se présenter à leurs yeux; &, s'ils, ont quelqu'inclination naturellę bien déterminée, elle ne manque pas de saisir son objet, dès qu'elle le rena contre. Comme les architectes , & quelquefois les lim. ples maçons sçavent faire des cadrans, M. Varignon, encore jeune, en vit tracer, & ne le vir pas indifféremment. Il en apprit la pratique la plus grosa Gere, qui étoit tout ce qu'il pouvoit apprendre de les maîtres ; mais il soupçonnoit que tout cela dépendoit de quelque théorie générale, soupçon qui ne servoit qu'à l'inquiéter & à le tourmenter sans fruit. Un jour, pendant qu'il étoit en philosophie aux Jésuites de Caën, feuilletant par amusement différens livres dans la boutique d'un libraire, il tomba sur un Euclide, & en lut les premieres, pages, qui le charmerent, non seulemens:

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