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plus brillante. Il fit donc dessiner la Muse de l'Histoire, personnage allégorique, mais très-connu, qui tenoit un Livre, sur le dos duquel étoit écrit : VIE DU PRINCE DE CONDE. Cette Mufe arrachroit des feuilles du Livre, qu'elle jettoit par terre; & fur ces feuillets on lisoit : Secours de Cambrai; Secours de Valenciennes ; Retraite de devant Arras, enfin le titre de toutes les belles actions du grand Condé, durant son séjour dans les Pays-bas; actions dont tout étoit loua. ble , à l'exception de l'écharpe qu'il portoit quand il les fit. Malheureusement ce tableau n'a pas été exécuté suivant une idée fi ingénieufe & fi fimple. Le Prince, qui l'ayoit conçue, eut , en cette occasion un excès de complaisance ; &, déférant trop à l'art , il permit au peintre d'altérer l'élégance & la fimplicité de la pensée, par des figures qui rendent le tableau plas composé, mais qui ne lui font rien dire de plus que ce qu'il disoit déja d'une maniere si sublime.

2. Un homme, d'une humeur bizarre, ne voyoit point un malade , qui fût de ses amis ou non, qu'il ne lui fie entendre, pour l'inquiéter , que fa maladie étoit plus dangereuse qu'elle ne pouvoit l'être en effet. Si le malade toussoit naturellement & sans effort, comme il arrive aux personnes qui sont en santé, il auguroit mal, & disoit qu'elle tendoit à une fluxion de poitrine; si le malade se sentoit altéré, & demandoit à boire , il lui disoit que son mal pourroit bien tourner en hydropisie. Si son visage étoit un peu changé, il lui disoit qu'il ne le reconnoitloit point: enfin, loin d'adoucir son mal & de le consoler, en lui cachant ce qu'il en pouvoit connois tre, il se faisoit un plaisir de le lui rendre plus confidérable. Trois personnes de la connoissance, voulant le corriger de ce défaut, convinrent de lui perfuader qu'il étoit bien malade, & prirent le lendemain pour l'exécution de ce deffein, dont ils firent part aux personnes chez lesquelles il devoit aller, afin de réussir plus sûrement. Au jour marqué, comme il étoit aité de connoître la route, ils se partagerent tous trois en dift férentes rues, éloignés les uns des autres; & le premier, le voyant venir , l'aborda civilement , & lui demanda comment il se portoit? « Fort bien , *.répondit-il.

5 Comment ! repliqua l'autre, cela n'est pas possible s ou du moins votre visage ne dénote point cela. » Je ne sçais, répondit-il, si mon visage est mauvais ; » mais je ne sens aucun mal : j'ai bien dormi & bien 5 dîné ; ce n'est pas une marque de mauvaise santé, » Ils se quitterent; & bientôt il rencontra le second, qui, venant à lui, l'embrassa, & lui dit : « Hé! mon ami! » dans quel état êtes-vous donc, & depuis quand êtes» vous indisposé ? --- Moj indifpofé ! je crois que vous » vous moquez, dit l'autre , je ne me suis jamais mieux » porté. Vous ne vous sentez donc point, dit cet by ami ? car pour moi je trouve que vous seriez beaucoup

mieux dans votre lit qu'ici : au surplus, vous on êtes le maître de faire ce qu'il vous plaira ; » & ils se quitterent. En tournant dans une autre rue, il rencontra le troisieme, qui , lui témoignant le chagrin qu'il avoit de le voir si changé en si peu de tems , lui reproche de ne lui avoir pas fait sçavoir fa maladie : « Avez-vous » oublié, lui dit-il, que nous sommes amis ? & doutez» vous que votre santé ne me soit aussi chère que la » mienne ? « Le prétendu malade, étourdi de ce qu'il venoit d'entendre des deux premiers, étoit fort embarrassé sur ce qu'il devoit répondre ; & ils se quitterent, lui assez confterné, & l'autre pouvant à peine s'empêcher de rire. Mais ce fut bien autre chose, lorfqu'étant entré dans la maison où il alloit, & où l'on avoit assemblé exprès quelques-unes des personnes qu'il avoit inquiétées dans leurs maladies, on lui demanda s'il revenoit de l'autre monde? On lui fit entendre que son visage écoit jaune, ses yeux creux , sa bouche un peu de travers , & le bout du nez froid : enfin on lui dit , comme pour le presser de recourir aux remèdes, qu'il n'iroit pas loin dans cet état , s'il n'usoit de précautions. Ces discours acheverent de le persuader; fon imagination , vivement affectée, lui fit croire qu'il sentoit effectivement un mal qu'il n'avoit pas. Il se rend chez lui en chaise, se met au lir , se fait saigner épuise toutes les resfources de la pharmacie, & s'écrie qu'il va mourir , qu'il sent son coeur défaillir , fes forces s'épuiser , toute la machine le détruire; & cette idée

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l'attrista , jusqu'à ce que ses amis l'eussent tiré d'inquiés

. tude, en lui découvrant que ce n'étoit qu'un stratagème charitable pour lui faire perdre ce défaut dangereux, dont il avoit contracté l'habitude, & dans lequel il ne retomba plus dans la suite.

3. Un jour que M. le marquis de Dangeau s'alloit mettre au jeu de Louis XIV, il demanda à ce Prince un appartement dans Saint-Germain , où la cour étoit alors. La grace étoit difficile à obtenir, parce qu'il y avoit peu de logemens en ce lieu-là. Le Roi lui répondit qu'il la lui accorderoit, pourvu qu'il la lui demandâr en cent vers qu'il feroit pendant le jeu, mais cent vers bien comptés, pas un de plus ni de moins. Après le jeu, où il avoit montré la gaieté ordinaire, il dit les cent vers au Roi. Il les avoit faits, exactement comptés, & placés dans la mémoire ; & ces trois efforts n'avoient pas été troublés par le cours rapide du jeu, ni par les différentes attentions promptes & vives qu'il demande à chaque instant. Cette heureuse facilité, fruit d'une imagination rare & féconde, lui procura bientôt après une autre aventure, précieuse pour un courtisan qui sçait que, dans le lieu où il vit, rien n'est bagatelle. Le Roi & Madame avoient entrepris de faire des vers en grand secret, à l'envi l'un de l'autre. Ils se montrerent leurs ouvrages , qui n'étoient que trop bons ; ils se foupçonnerent réciproquement d'avoir eu du secours; &, par l'éclaircissement où leur bonne foi les amena bientôt, il se trouva que le même marquis de Dangeau, à qui ils s'étoient adressés chacun avec beaucoup de mystere , étoit l'auteur caché des vers de tous les deux. Ils lui avoient ordonné de ne pas faire trop bien; mais le plaisir d'être doublement employé de cette façon ne lui permettoit guères d'obéir scrupuleusement; & qui sçait même s'il ne fit

pas

de son mieux exprès pour être découvert?

IN C L IN A TI O N.
I.
Le

E marquis de l'Hôpital, étant encore enfant,

eut un précepteur qui voulut apprendre les mathématiques dans les heures de loisir que son em,

".

ploi lui laissoit. Le jeune écolier , qui avoit peu de goût, Bu même, à ce qu'il paroissoit , peu de disposition pour e latin, eut à peine apperçu, dans les élémens de géo-' nétrie, des cercles & des triangles, que l'inclination aturelle, qui annonce presque toujours les grands taens, se déclara; il se mit à étudier avec passion ce qui auroit épouvanté tout autre que lui à la premiere Pue. Il eut ensuite un autre précepteur qui fut obligé, var son exemple, à se mettre dans la géométrie ; mais quoiqu'il fût homme d'esprit & appliqué, son éleve le laissoit toujours bien derriere lui. Ce que l'on n'obtient que par le travail, n'égale point les faveurs gratuites de la nature. Un jour, M. le marquis de l'Hôpital n'ayant encore que quinze ans, se trouva chez M. le duc de Roannès, où d'habiles géometres, & entr'autres M. Arnaud , parlerent d'un problême de M. Pafcal sur la roulette, qui paroissoit fort difficile. Le jeune mathématicien dit qu'il ne désesperoit pas de le pouvoir résoudre. A peine trouva-t-on que cette présomption & cette témérité pussent être pardonnées à son âge, Cependant, peu de jours après, il leur envoya le pros blême résolu,

2. Au milieu de cette éducation commune qu'on donne aux jeunes gens dans les colléges, tout ce qui peut les occuper un jour plus particulierement vient par différens hazards se présenter à leurs yeux; &, s'ils ont quelqu'inclination naturellę bien déterminée, elle ne manque pas de saisir son objet, dès qu'elle le rena contre. Comme les architectes, & quelquefois les lima ples maçons sçavent faire des cadrans, M. Varignon, encore jeune , en vit tracer, & ne le vir pas indifféremment. Il en apprit la pratique la plus grofa fiere, qui étoit tout ce qu'il pouvoit apprendre de ses maîties; mais il soupçonnoit que tout cela dépendoit de quelque théorie générale, foupçon qui ne servoit qu'à l'inquiéter & à le tourmenter fans fruit. Un jour, pendant qu'il étoit en philosophie aux Jésuites de Caën, feuilletant par amusement différens livres dans la boutique d'un libraire, il tomba sur un Euclide, & en lut les premieres pages, qui le charmerent, non seulemens

par

l'ordre & l'enchaînement des idées, mais encore par la facilité qu'il se sentit à y entrer. Comment l'efprit humain n'aimeroit-il pas ce qui lui rend témoignage de ses talens ? Il emporta l'Euclide chez lui, & en fut toujours plus charmé par les mêmes raisons. L'incertitude éternelle , l'embarras sophistique, l'obscurité inutile & quelquefois affe&tée de la philosophie des écoles ; aiderent encore à lui faire goûter la clarté, la sûreté, la liaison des vérités géométriques. La géométrie le conduisit aux ouvrages de Descartes ; & il fut frappé de cette nouvelle lumiere, qui de-là s'est répandue dans rout le monde pensant. Il prenoit sur les nécessités abfolues de la vie de quoi acheter des livres de cette efpece , ou plutôt il les mettoit au nombre des nécessités abfolues : il falloit même, & cela pouvoit encore irriter la passion , il falloit qu'il les étudiât en secret; car ses parens, qui s'appercevoient bien que ce n'étoient pas là les livres ordinaires dont les autres faisoient usage, désapprouvoient beaucoup & traversoient de tout leur pouvoir l'application qu'il y donnoit. Mais son inclination pour la géométrie triompha de tous les obstacles, & tout fut facrifié à cette passion dominante.

3. Le pere de Nicolas Hartfoëker , fçavant Hollandois , avoit far lui les vues communes des peres : il le fit étudier pour le mettre dans sa profession de Ministre Remontrant, ou dans quelqu'autre également utile; mais il ne s'atrendoit pas que ses projets dussent être traverfés par où ils le furent, par le ciel & par les étoiles , que le jeune homme considéroit avec beaucoup de plaifir & de curiosité. Il alloit chercher dans les almanachs tout ce qu'ils rapportoient sur ce sujet ; & ayant entendu dire, à l'âge de douze ou treize ans, que tout cela s'apprenoit dans les mathématiques, il voulut donc étudier les mathématiques ; mais fon pere s'y oppofoit absolument. Ces fciences avoient eu jufqu'alors fi peu de réputation d'utilité, que la plậpart de ceux qui s'y étoient appliqués avoient été des rebelles à l'autorité de leurs parens, Le jeune Hartfoëker amassa le plus d'argent qu'il put : il le déroboit aux divertissemens qu'il eût pris avec ses camarades. Enfin il fe mir

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