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couvriroit point quelque cabane; mais elle reconnat qu'elle étoit dans une ile déserte. Elle trouva dans son chemin un grand arbre qui étoit creux, et elle résolul de s'y retirer pendant la nuit. Elle y coucha donc avec ses enfans, et le lendemain elle avança encore autant qu'ils purent marcher : elle découvrit en marchant des niils d'oiseaux dont elle prit les pufs; et voyant qu'elle ne trouvoit dans cette ile ni homme, ni bêtes malfaisantes , elle résolut de se soumettre à la volonté du ciel, et de faire son possible pour bien élever ses enfans. Elle avoit sauvé du naufrage un évangile et un livre de prières, elle s'en servit pour leur apprendre à lire et pour leur enseigner à connoître Dieu. Quelquefois son fils lui disoit : ma mère, où est mon papa ? pourquoi nous a-t-il fait quitter notre maison pour venir dans cette île ? Est-ce qu'il ne viendra pas nous chercher ? Mes enfans, leur répondoit cette pauvre'femme en fondant en larmes, votre père est allé dans le ciel, mais vous avez un autre père qui est Dieu ; il est ici , quoique vous ne le voyiez pas, c'est lui qui nous envoie des fruits et des cufs , et il aura soin de nous tant que nous l'aimerons de tout notre cour, et que nous le servirons fidèlement. Quand ces enfans surent lire, ils s'occupoient avec bien du plaisir de tout ce que contenoient leurs livres, et ils en parloient toute la journée : ils étoient d'ailleurs d'un excellent caractère et d'une soumission sans bornes aux moindres volontés de leur mère.

Au bout de deux ans, elle tomba malade; et comme elle connut qu'elle alloit mourir, elle concut la plus grande inquiétude sur ses pauvres enfans ; mais à la fin elle pensa que Dieu qui étoit bon, en prendroit soin; cette pensée éonsolante la rassura. Elle étoit couchée dans le creux de son arbre, et ayant appelé ses enfans, elle leur dit : « Je vais bientôt mourir, mes chers enfans, et vous n'aurez plus de mère. Souvenez-vous pourtant que vous ne resterez pas tout seuls, et que Dieu verra tout ce que vous

feroz : ne manquez jamais à le prier matin et soir. Mon cher Jean, ayez bien soin de votre sæur Marie; ne la grondez pas, ne la battez jamais, vous êtes plus grand et plus fort qu'elle , vous irez lui chercher des oeufs et des fruits. » Elle vouloit dire aussi quelque chose à Marie, mais elle n'en eut pas le temps; elle rendit les derniers soupirs entre leurs bras.

Ces malheureux orphelins ne comprenoient pas ce que leur mère avoit voulu leur dire : ils ne savoient ce que c'étoit de mourir; ils crurent qu'elle dormoit, et ils n'osoient faire du bruit, crainte de la réveiller. Jean fut chercher des fruits, et ayant soupé, ils se couchèrent à côté de l'arbre et s'endormirent tous les deux. Le lendemain matin ils furent fort étonnés de ce que leur mère dormoit encore, et la tirèrent par le bras; mais comme ils virent qu'elle ne leur répondoit point, ils crurent qu'elle étoit fâchée contre eux et se mirent à pleurer; ensuite ils lui demanderent pardon et lui promirent d'être plus sages. Ils eurent beau faire, la pauvre femme ne leur répondit point. Ils restèrent là pendant plusieurs jours, jusqu'à ce que le corps commencât à se corrompre. Un matin, Marie jetant de grands cris, dit à Jean : « Ah! mon frère, voilà des vers qui mangent notre pauvre maman, il faut les arracher; venez m'aider. o Jean approcha, mais le corps sentoit si mauvais, qu'ils ne purent rester auprès, et furent contraints d'aller chercher un autre arbre pour y coucher.

Ces deux enfans obéirent exactement à leur mère, et jamais ils ne manquèrent à prier Dieu; ils lisoient si souvent leurs livres , qu'ils les savoient par cour: quand ils avoient lu , ils se promenoient, ou bien ils s'asseyoient sur l'herbe , et Jean disoit à sa soeur: Je me souviens, quand j'étois bien petit, d'avoir été dans un pays où il y avoit de grandes maisons et beaucoup d'hommes; j'avois une nourrice et vous aussi, et mon père avoit un grand nombre de valets; nous avions aussi de belles robes : tout d'un coup papa nous a mis dans une maison qui alloit sur l'eau, et puis nous a allachés à une planche et a été au fond de la mer, d'où il n'est jamais revenu. Cela est bien singulier, répondit Marie; mais enfin, puisque cela est arrivé, c'est que Dieu l'a voulu ; car vous savez bien, mon frère, qu'il est tout-puissant.

Jean et Marie resterent onze ans dans cette ile. Un jour qu'ils étoient assis au bord de la mer, ils apercurent dans une barque plusieurs hommes noirs. D'abord Marie eut peur, et vouloit se sauver; mais Jean la retint et lui dit: Restons, ma sæur, ne savez-vous pas bien que Dieu est ici présent, et qu'il empêchera ces hommes de nous faire du mal ? Ces hommes noirs étant descendus à terre, furent surpris de voir ces enfans qui étoient d'une autre couleur qu'eux; ils les environnèrent et leur parlèrent; mais ce fut inutilement, le frère et la sour n'entendoient pas leur langage. Jean mena ces sauvages en l'endroit où étoient les os de sa mère, et leur conta comme elle étoient morte tout d'un coup. Ils ne l'entendirent pas non plus. Enfin les noirs leur montrerent leur petit bateau et leur firent signe d'y entrer. « Je n'oserois, dit Marie, ces gens-là me font peur. » Jean lui répondit : Rassurez-vous, ma soeur, mon père avoit des domestiques de la même couleur que ees hommes; peut-être qu'il est revenu de son voyage, et qu'il les envoie pour nous chercher.

Ils entrèrent donc dans la barque qui les conduisit dans une île peu éloignée de celle qu'ils venoient de quitter, et qui avoit des sauvages pour habitans. Ils y furent fort bien reçus; le roi ne pouvoit se lasser de regarder Marie, et il mettoit souvent sa main sur son cour, pour lui prouver qu'il l'aimoit. Marie et Jean eurent bientôt appris la langue de ces sauvages, et ils connurent qu'ils faisoient la guerre à des peuples qui demeuroient dans les îles voisines , qu'ils mangeoient leurs prisonniers, el qu'ils adoroient un grand vilain singe: qui: avoit plusieurs sauvages pour le servir; en sorte qu'ils se repentoient beaucoup d'être veuus demeurer chez cette affreuse na:

tion. Cependant le roi vouloit absolument épouser Marie, qui disoit à son frère : j'aimerois mieux inourir que d'être la femme de cet homme-là. - C'est parce qu'il est bien laid, que vous ne voudriez pas l'épouser? — Non, mon frère, c'est parce qu'il est méchant ; ne voyez-vous pas qu'il ne connoît pas Dieu, et qu'au lieu de le prier, il se met à genoux devant ce vilain singe; d'ailleurs notre livre dit qu'il faut pardonner à ses ennemis et leur faire du bien, et vous voyez qu'au lieu de cela, ce méchant homme fait mourir ses prisonniers et les mange.

Il me prend une pensée, dit Jean, si nous pouvions luer ce vilain animal, ils verroient bien que ce n'est pas un dieu. — Faisons mieux, reprit Marie, notre livre nous enseigne que Dieu accorde toujours les choses qu'on lui demande de bon cour; mettonsnous à genoux, prions-le de tuer lui-même le singe, alors on ne s'en prendra point à nous, et on ne nous fera point mourir.

Jean trouva ce que sa soeur lui disoit fort raisonnable ; ils se mirent donc tous deux à genoux , et dirent tout haut: Seigneur, qui pouvez tout ce que vous voulez, ayez, s'il vous plait, la bonté de tuer ce singe, afin que ces pauvres gens connaissent que c'est vous qu'il faut adorer, et non pas lui. Ils étoient encore à genoux, lorsqu'ils entendirent jeter de grands cris : ils s'informerent de ce qui y donnoit lieu, et ils apprirent que le grand singe, en sautant d'un arbre à l'autre, s'étoit cassé la jambe, et qu'on croyoit qu'il en mourroit. Les sauvages qui en avoient soin, et qui étoient comme ses prêtres, dirent au roi, lorsqu'il fut mort, que Marie et son frère étoient cause du malheur qui étoit arrivé, et qu'ils ne pourroient étre heureux, qu'après que ces deux blancs auroient adoré leur dieu. Aussitôt on décida qu'on feroit un sacrifice au nouveau singe qu'on venoit de choisir ; qne les deux blancs y assisteroient, et qu'après la cérémonie, Marie épouseroit leur roi ; que, s'ils refusoient de le faire, on les brûleroit tout vifs avec leurs livres , dont ils se servoient pour faire des enchantemens. Marie apprit cette résolution , et comme les prêtres lui disoient que c'étoit elle qui avoit fait mourir leur singe, elle répondit : « Si je l'avois fait mourir, n'est-il pas vrai que je serois plus puissante que lui ? Je serois donc bien stupide d'adorer quelqu'un qui ne seroit pas au-dessus de moi; le plus foible doit se soumettre au plus puissant, et par conséquent je mériterois plutôt les adorations du singe, que lui les miennes; cependant je ne veux pas vous tromper; ce n'est pas moi qui lui ai ôté la vie, mais notre Dieu, qui est le maître de toutes les créatures, et sans la permission duquel vous ne pourriez ôter un seul de mes cheveux, » Ce discours irrita les sauvages; ils attachèrent Marie et son frère à des poteaux, et se préparoient à les brûler , lorsqu'on leur apprit qu'un grand nombre de leurs ennemis venoient d'aborder dans l’ile. Ils coururent pour les combattre, et furent vaincus. Les sanvages. qui étoient vainqueurs, coupèrent les chaînes des deux enfans blancs, et les emmenèrent dans leur ile, où ils devinrent esclaves du roi. Ils travailloient depuis le matin jusqu'au soir, et disoient : Il faut servir fidèlement notre maitre pour l'amour de Dieu , et croire que c'est le Seigneur que nous servons; car notre livre dit expressément qu'il faut en agir ainsi.

Cependant ces nouveaux sauvages faisoient souvent la guerre, et comme leurs voisins, ils mangeoient leurs prisonniers. Un jour ils en prirent un grand nombre; car ils étoient fort vaillans. Il se trouva parmi ces prisonniers un homme blanc, et comme il étoit fort maigre, les sauvages résolurent de l'engraisser avant de le manger. Ils l'enchaînèrent dans une cabane , et chargèrent Marie de pourvoir à ses besoins. Comme elle savoit qu'il devoit être bientôt mangé, elle déploroit son sort; en le regardant tristement, elle dit : Mon Dieu, mon Dieu ,' ayez pitié de lui! Cet homme blanc, qui avoit été fort étonné en voyant une fille de la même couleur que

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