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prendre dans chacune des deux doctrines ce qui pouvait le mieux s'accommoder avec l'autre. Quand il prèche le travail et l'humilité, la résignation aux maux inévitables, l'effort énergique contre ceux auxquels on peut remédier, cette morale virile, triste d'une tristesse qui n'est pas sans beauté ni sans grandeur, peut se réclamer aussi bien des principes de l'épicurisme sainement entendu que des enseignements de la religion antique. La destinée avec laquelle l'homme doit compter, doit lutter, est-elle une punition ou une épreuve que les dieux lui envoient? est-elle, comme le disent les épicuriens, une conséquence fatale du jeu des forces naturelles? Virgile n'entreprend point de trancher une si grave question: il lui suffit de prescrire à ses lecteurs l'attitude qu'ils doivent observer en pratique. Prendre la vie au sérieux, en accepter les misères nécessaires, tâcher d'en améliorer pour soi et autour de soi les imperfections, s'en consoler par les plaisirs simples et honnêtes d'une vie selon la nature, faire sa tâche dans sa sphère, sans ambition, sans révolte et sans faiblesses, voilà bien, semble-t-il, la sagesse des Géorgiques. A cette sagesse-là, les adorateurs les plus dévots des anciens dieux ne peuvent qu'applaudir, et Lucrèce, lui non plus, ne saurait refuser d'y souscrire. Virgile, comme la plupart des penseurs romains, comme Cicéron, Horace et Sénèque, réconcilie les doctrines opposées sur le terrain de la morale pratique, le plus solide et le plus important en définitive.

La sensibilité de Virgile dans les Géorgiques. — Les idées du poète, telles que nous venons de les exposer, seraient peutètre, dans leur gravité, un peu austères: mais elles sont adoucies, attendries, par un très vif accent de sensibilité personnelle. Virgile ne se contente ni de bien connaître son sujet ni de le méditer profondément : il s'y donne de toute son âme, il aime les choses dont il parle, et celte sympathie largement épandue est encore aujourd'hui ce qui nous touche le plus dans les Géorgiques. Elle se porte sur tous les objets, depuis les plus grands jusqu'aux plus humbles.

Sur le pays d'abord, sur le monde romain qui a tant souffert, qui a tant besoin que les dieux aient pitié de lui en lui laissant l'empereur pour le sauver; sur les fières traditions du peuple latin; sur cette admirable contrée de l'Italie, si richement favorisée du ciel, si heureusement tempérée dans son climat, si riche en moissons et en hommes.

Virgile a une affection particulière pour les paysans dont il décrit l'existence; il s'associe à toutes leurs joies, à toutes leurs peines. I dépeint avec une grâce émue le bonheur naïf du laboureur qui rentre chez lui le soir, ou la tranquillité sereine du vieillard de Tarente. Il souffre en songeant aux déceptions qui attendent le cultivateur, tristis arator, aux gelées, aux orages, aux guerres, aux pestes, à tous les fléaux qui viennent si sou

vent lui arracher le juste fruit de son labeur. Ce sentiment de fraternité est d'autant plus touchant que le poète n'en fait point un étalage fastueux; c'est par un vers, un mot, une allusion discrète, qu'il laisse apercevoir l'impression produite dans son âme douce par les maux dont il est témoin.

Cette fraternité, même, n'est pas restreinte aux seuls êtres humains. Les animaux n'en sont pas exclus. Qu'on se rappelle les vers si délicats sur les corbeaux qui viennent visiter leur chère nichée, sur le rossignol qui gémit après avoir perdu ses petits, sur le boeuf attristé par la mort de son camarade, maerentem fraterna morte juvencum.

Plus bas encore, la sympathie de Virgile descend jusqu'aux plantes i les voit comme des êtres qui vivent, qui luttent, qui souffrent ou qui jouissent; telle opération agricole est pour les végétaux auxquels elle s'applique un supplice, telle autre une victoire; les herbes et les arbres ont une volonté, une sensibilité, avec laquelle le poète se solidarise naturellement. En tout cela, nulle prétention métaphysique, nul effort vers un système panthéiste comme on en trouvera tant chez les poètes modernes, rien que les émotions franches et spontanées d'un cœur infiniment tendre.

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L'art dans les Géorgiques. Au reste, cette sincérité d'impression n'exclut pas, dans la forme, un travail très attentif et très soigneux. Peu d'œuvres, au contraire, sont d'une facture plus précise, plus sûre, plus savante que les Géorgiques. Montaigne y voyait « le plus accompli ouvrage » de la poésie latine. Une lecture attentive peut seule révéler tous les secrets de cet art impeccable, qui a conservé toutes les qualités de l'alexandrinisme sans en garder les puérils raffinements. On peut tout au plus en signaler ici les moyens les plus habituels : le choix des mots expressifs, tantôt simplement précis, tantôt pittoresques; l'invention des images, par lesquelles les idées abstraites deviennent tangibles, et les objets inanimés se vivifient; le rapprochement de termes qui s'appellent, s'expliquent ou s'opposent; la construction hardie des phrases, qui met en relief, au début ou à la fin de la période, les détails essentiels; l'usage de ces noms grecs, mythologiques ou géographiques, qui jettent tout d'un coup sur la réalité quotidienne un prestigieux reflet légendaire.

Même richesse d'effets dans la versification. Tantôt le poète jette, d'une seule venue, un beau vers ample et sonore :

Fluminaque antiquos subterlabentia muros...

Qua niger humectat flaventia culta Galesus..

Tantôt, par des coupes variées, en déplaçant la césure, en finissant le sens un peu avant la fin du vers ou un peu après, il arrive à peindre les gestes, les attitudes, les mouvements, toute

l'animation de la vie. Tantôt enfin il bâtit une vaste période poétique, dans laquelle entrent des matériaux très divers et, chacun pour sa part, très soigneusement étudiés, mais qui, en outre, vaut par elle-même, par ses proportions imposantes, par sa marche régulière et irrésistible; telle est, par exemple, la merveilleuse description de l'orage (I, 322, sqq.) où l'on a vraiment la sensation du fléau qui se déchaîne, se propage, et finit par embrasser la nature entière.

Les épisodes des Géorgiques. Ce soin de la forme, visible dans tout l'ouvrage, l'est encore plus dans certains morceaux, que l'auteur semble avoir travaillés avec un labeur tout particulier, et qu'on a coutume de désigner sous le nom d'épisodes. Ce sont au livre Ier, la dédicace à Auguste, l'énumération des présages qui ont accompagné la mort de César, et la lamentation, qui vient tout de suite après, sur les maux de Rome; au livre II, l'éloge de l'Italie, et celui de la vie rustique; -au livre III, le prologue, la description de l'hiver de Scythie, et celle de la peste des animaux; au livre IV, l'histoire du vieillard de Tarente, et celle d'Orphée, d'Eurydice et d'Aristée. Ce nom d'épisodes ne doit pas nous induire en erreur. Ils ne ressemblent pas aux digressions factices que les imitateurs de Virgile, dans l'antiquité et surtout au dix-huitième siècle, se permettront trop souvent. Un seul, tout au plus, pourrait être isolé sans inconvénient: c'est le dernier, l'histoire d'Orphée, qui est fort belle en elle-même, mais qui est une sorte de petit poème épique, d'epyllium (1). Les autres morceaux ne se distinguent que par leur valeur d'art exceptionnelle, mais font corps avec le reste du poème, y sont, non seulement convenables, mais nécessaires. Peut-être même est-ce dans quelques-uns d'entre eux, dans l'épilogue du I livre sur la mort de César et les guerres civiles, ou dans l'éloge de l'Italie, ou dans celui de la vie champêtre, qu'on saisit le mieux la forte inspiration patriotique qui a suscité le poème et qui l'anime tout entier, si bien qu'ils renferment plutôt l'essence du livre qu'ils n'y sont une superfétation. C'est là que l'on voit pleinement ce que sont au fond les Géorgiques un acte en même temps qu'une œuvre, acte d'une haute portée sociale, œuvre d'un art savant et harmonieux.

1. On a vu plus haut (p. 105) que cet épisode a probablement été ajouté après coup pour remplacer l'éloge de Gallus

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LE COMBAT DES DIEUX ET DES GÉANTS. (D'après une amphore
du Musée du Louvre.)

Sommaire.

guste (24-42).

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LIVRE I

(Le labourage).

Exposition du poème (1-23). Invocation à AuLe labour et les diverses espèces de terres (43-69). Les méthodes de culture (70-99). Les semailles (100-120). Origines de l'agriculture (121-159). Les instruments aratoires et l'aire (161-186). - Moyens de prévoir la qualité de la récolte (187-192). Les époques de l'année et les travaux qui leur conviennent (193256). Travaux des jours de pluie et des jours de fète (257-275). Jours favorables et défavorables (276-286). Travaux à exécuter la nuit, l'été ou l'hiver (287-310). Les tempêtes d'équinoxe (311-334). Moyens de prévoir le temps (335-355). Signes du vent (356-369). Signes de pluie (370-392). Signes de beau temps (393-423)

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Signes fournis par la lune et le soleil (424-465). Présages des guerres civiles au moment de la mort de César (466-497). - Vœux en faveur d'Auguste (498-514).

Quid faciat laetas segetes, quo sidere terram Vertere, Maecenas, ulmisque adjungere vites Conveniat, quae cura boum, qui cultus habendo Sit pecori, apibus quanta experientia parcis,

1. Chacun des quatre premiers vers correspond à l'un des chants des Géorgiques.. Quo sidere: << sous quel astre »; par conséquent « en quelle saison ». 3. Sur le datif de destination, Gr., 69. Habere: ici « garder,

conserver ».

4. Pecus est ici le bétail en général. La finale de pecori forme hiatus: Gr., 19. Parcis fait allusion au caractère laborieux et économe, que les naturalistes anciens célébraient chez les abeilles comme une des preu

ele

Hinc canere incipiam. Vos, o clarissima mundi
Lumina, labentem caelo quae ducitis annum;
Liber et alma Ceres, vestro si munere tellus
Chaoniam pingui glandem mutavit arista,
Poculaque inventis Acheloïa miscuit uvis;
Et vos, agrestum praesentia numina, Fauni,
Ferte simul Faunique pedem Dryadesque puellae :
Munera vestra cano. Tuque o, cui prima frementem
Fudit equum magno tellus percussa tridenti,
Neptune; et cultor nemorum, cui pinguia Ceae
Ter centum nivei tondent dumeta juvenci ;
Ipse, nemus linquens patrium saltusque Lycaei,
Pan, ovium custos, tua si tibi Maenala curae,
Adsis, o Tegeaee, favens; oleaeque Minerva
Inventrix; uncique puer monstrator aratri ;

Et teneram ab radice ferens, Silvane, cupressum;
Dique deaeque omnes, studium quibus arva tueri,
Quique novas alitis non ullo semine fruges,
Quique satis largum caelo demittitis imbrem.

Tuque adeo, quem mox quae sint habitura deorum

ves de leur âme divine.- 6. Lumina: le Soleil et la Lune, ils sont invoqués par VARRON, au second rang, au début de son De re rustica; ici Virgile s'adresse à eux parce que ce sont eux qui règlent le cours du temps et par suite celui des travaux rustiques.

7. Si suppléez auparavant favete ou adeste mihi. Tellus: ici, « l'humanité ».. 8. La Chaonie, en Epire, était célèbre par ses chênes. Pingui est à dessein rapproché de glandem, avec lequel il fait contraste.

9.

10.

C'est sur les bords de l'Achélois,
en Etolie, qu'une légende plaçait
les premiers essais faits en Grèce
de la culture de la vigne.
Praesentia: << favorables
Sur le génitif agrestum, Gr., 23.
11. Cuidatif de destination:
"en l'honneur de qui ».
Prima
équivaut à primum sur cet em-
ploi de l'adjectif, Gr., 49.
Cultor nemorum : Aristée, fils
d'Apollon et de Cyrène.

14.

16.

5

10

15

20

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