Les caractres de La Bruyre: suivis des Caractres de Thophraste, 1

Lefvre. et Brire, 1823
 

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194 - Vous avez prfr toute autre contre les rives de l'Euphrate pour y lever un superbe difice : l'air y est sain et tempr, la situation en est riante, un bois sacr l'ombrage du ct du couchant ; les dieux de Syrie qui habitent quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir une plus belle demeure; la campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et qui coupent, qui vont...
38 - L'un lve, tonne, matrise, instruit: l'autre plat, remue, touche, pntre. Ce qu'il ya de plus beau, de plus noble et de plus imprieux dans la raison est mani par le premier ; et, par l'autre, ce qu'il ya de plus flatteur et de plus dlicat dans la passion.
45 - La critique souvent n'est pas une science ; c'est un mtier, o il faut plus de sant que d'esprit, plus de travail que de capacit, plus d'habitude que de gnie. Si elle vient d'un homme qui ait moins de discernement que de lecture, et qu'elle s'exerce sur de certains chapitres, elle corrompt et les lecteurs et l'crivain.
9 - Tout est dit : et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il ya des hommes, et qui pensent. Sur ce qui concerne les murs, le plus beau et le meilleur est enlev : l'on ne fait que glaner aprs les anciens et les habiles d'entre les modernes.
183 - L'on mange ailleurs des fruits prcoces, l'on force la terre et les saisons pour fournir sa dlicatesse; de simples bourgeois, seulement cause qu'ils taient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes extrmits; je ne veux tre, si je le puis, ni malheureux ni heureux : je me jette et me rfugie dans la mdiocrit.
47 - Celui qui n'a gard en crivant qu'au got de son sicle songe plus sa personne qu' ses crits. Il faut toujours tendre la perfection, et alors cette justice qui nous est quelquefois refuse par nos contemporains, la postrit sait nous la rendre.
26 - J'ai lu Malherbe et Thophile. Ils ont tous deux connu la nature, avec cette diffrence que le premier, d'un style plein et uniforme, montre tout la fois ce qu'elle a de plus beau et de plus noble, de plus naf et de plus simple ; il en fait la peinture ou l'histoire. L'autre, sans choix, sans exactitude, d'une plume libre et ingale, tantt charge ses descriptions, s'appesantit sur les dtails ; il fait une anatomie ; tantt il feint, il exagre, il passe le vrai dans la nature ; il en...
147 - J'approche d'une petite ville , et je suis dj sur une hauteur d'o je la dcouvre. Elle est situe mi-cte ; une rivire baigne ses murs, et coule ensuite dans une belle prairie ; elle a une fort * paisse qui la couvre des vents froids et de l'aquilon. Je la vois dans un jour si favorable, que je compte ses tours et ses clochers ; elle me parat peinte *sur le penchant de la colline. Je me rcrie , et je dis . Quel plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce sjour si dlicieux...
55 - La modestie est au mrite ce que les ombres sont aux figures dans un tableau : elle lui donne de la force et du relief.
69 - ... familire, populaire ; elle se laisse toucher et manier, elle ne perd rien tre vue de prs ; plus on la connat, plus on l'admire. Elle se courbe par bont vers ses infrieurs, et revient sans effort dans son naturel ; elle s'abandonne quelquefois, se nglige, se relche de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et...