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XII. Alfonse recherchovi avec ardeur les anciennes médailles des empereurs , et surtout celles de Jules César. Chacun s'empressoit de lui en apporter, et il en recevoit de toute l'Italie. En ayant ainsi amassé une collection très-considérable, il les fit ranger par ordre dans un médailler , où il les gardoit précieusement. Quelquefois , après s'être amusé des heures entières à considérer cette suite d'hommes illustres, dont il possédoit même seul certaines têtes, il di. soit : Mon émulation se ranime à la vue de tant de héros, il me semble qu'ils m'invitent tous à les suivre au chemin de la gloire, et à faire comme eur des actions dignes de l'immortalité. '

X111. Ce prince alloit souvent dans les rues à pied, sans être accompagné. Ses courtisans lui représentoient que sa sûreté exigeoit qu'il fût suivi de gardes et de gens armes , ainsi qu'en usent tous les princes quand ils sortent : « C'est aux tyrans, répondit Alfonse, à marcher environnés de satellites; mes gardes sont ma propre conscience et l'amour de mes sujets. »

XIV. . . Les morts, disoit ce prince, sont mes plus fidèles conseillers et mes plus sages ministres. Je n'ai qu'à consulter leurs écrits, ils me disent toujours la vérité : aussi quand je veux, je les interroge, et toujours ils me répondent sans passion, sans déguisement, ni sans aucune crainte de me déplaire.

XV. · Les Milanais se voyant opprimés par les Vénitiens et en même temps par les troupes de François Sforce, qui leur faisoit la guerre, supplièrent instamment Alfonse de les secourir. Touché de leur triste situation, le roi crut qu'il rendroit aux Milanais un meilleur office, en détournant le duc Gonzague, leur ennemi, de tomber sur leurs terres , qu'en leur ac,

cordant le secours qu'ils demandoient. Pour cet effet, il s'engagea de faire compter au duc la somme de trente mille écus d'or. Là-dessus le ministre qu'il avoit chargé de celte affaire, lui écrivit que Charles, frère du duc, venoit de s'emparer de Crème et de Lodoza sur les Milanais, et s'étoit joint ensuite à François Sforce; que cette raison l'avoit engagé à différer de payer à Gonzague la somme convenue, puisqu'il y avoit toute apparence qu'il entreroit dans les vues de son frère, et se rangeroit de son parti depuis cette expédition. Il ajoutoit enfin que dans le doute, il valoit mieux ne pas risquer cette somme, que de s'exposer à gratifier un ennemi. Alfonse lui répondit : « J'aime mieux tenir ma parole que mon argent; ainsi comptez au duc la somme que vous lui avez promise de ma part, et ne croyez pas légèren ment qu'un homme d'honneur tel qu'il est , soit capable d'une action si indigne et si lâche, »

x V I. Un agent qu'Alfonse avoit à Rome, lui écrivit pour l'informer que Rilti, qui commandoit dans son armée un corps d'infanterie, étoit prêt à passer dans le parti ennemi avec ses troupes, après qu'il se seroit assuré de quelques places; que ce dessein n'é. tant point encore tout-à-fait exécuté, il paroissoit nécessaire de le prévenir en faisant arrêter ce général pour le mettre en prison. Le prince répondit à cette lettre : « J'aime mieux souffrir que mes gens me trahissent, que de passer pour un homme méfiant : que Rilti se tourne du côté des ennemis , s'ilveut, je ne penserai jainais qu'un homme qui me doit toute sa fortune, voulůt se rendre coupable d'une trahison, à moins que je n'en voie la preuve.»

XVII. Alfonse venoit d'emporter d'assaut une forteresse considérable par sa situation, aussi bien que par la garnison qui la défendoit. Se disposant à aller rendre graces à Dieu pour cette victoire, en une église si

tuée sur le bord d'une rivière qu'il falloit traverser, il monte avec toute sa suite sur un bateau qu'on lui avoit préparé. Ils n'y furent pas plutôt entrés , que le baleau , ne pouvant porter tant de monde, coule à fond , et le roi s'enfonce dans la bourbe. Un pay. san, qui se trouvoit par bonheur sur le rivage, se jette aussitôt dans la rivière, et avec une dextérité merveilleuse, il va le retirer et le porter sur le bord de l'eau. Le prince, plein de reconnoissance, accorda à cet homme une pension considérable, et dota richement cinq filles qu'il avoit pour tout bien dans sa maison.

XVIII. Alfonse voyageoit un jour à cheval : un page qui marchoit devant lui le blessa par étourderie, en tirant une branche d'arbre qui vint le frapper à l'œil, et dont il sortit du sang. Cet accident effraya d'abord tous les seigneurs de sa suite, qui accoururent aussitôt et s'empressèrent autour de lui. Le roi, malgré la douleur qu'il sentoit, les rassura, et leur dit ensuite d'un air tranquille : « Ce qui me fait le plus de peine, c'est la peur et le chagrin de ce pauvre page qui est cause de ma blessure.

; XIX. Son jardinier, avec qui il s'entretenoit un jour, lui ayant dit qu'on avoit trouvé l'art de corriger l'âcreté de la plupart des fruits sauvages par le moyen des greffes : Si cela est, répondit Alfonse, pourquoi n'aurois-je pas aussi le secret d'adoucir les mæurs de mes sujets, et, à force de travail et de culture, de les rendre meilleurs ?

XX. Un médecin appelé Gallus , homme d'esprit, mais fort avare, ne trouvant point que sa profession fût assez lucrative, s'avisa de la quilter pour se mettre dans la robe. Devenu avocat, et l'un des plus experts dans la chicane, il savoit si bien embrouiller une affaire en plaidant, et séduire la plupart des juges,

qu'ils rendoient ensuite des sentences injustes. Alfonse, dès qu'il en fut iuformé, le fit chasser du palais; et pour lui ôter même l'envie d'y revenir, déclara publiquement que toutes les causes qu'il entreprendroit à l'avenir de plaider, seroient autant de perdues.

XXI. · Etant un jour à table, il donna la coupe à Perretti, son échanson, lui disant de la porter à un seigneur qu'il estimoit beaucoup. L'échanson, brouillé mor. tellement avec cette personne, refusa de la lui présenter. Le roi lui commanda jusqu'à trois fois de le faire, jamais il ne voulut obéir. Alfonse perd enfin patience; enflammé de colère, il se lève de table, poursuit cet officier l'épée à la main; mais au moment qu'il est prêt à le frapper, il jette tout-à-coup son épée en disant : il vaut mieux te pardonner que d'écouter mon ressentiment et le plaisir de la vengeance.

XXII. e . Lorsqu'il passoit devant Capoue avec son armée, un cerlain homme ayant la mine d'un soldat, vint à lui comme un furieux, arrêta d'abord son cheval par la bride, et ensuite se mit à lui dire des injures. Alfonse eut la patience de l'écouter, et attendit qu'il eût déchargé toute sa mauvaise humeur; il continua ensuite son chemin sans lui répondre un seul mot, ni sans vouloir même le regarder.

. XXIII. Pendant qu'il faisoit le siège de Pouzzol, il venoit prendre tous les soirs l'air sur le bord de la mer. Un jour, en s'y promenant, il aperçut sur le rivage le cadavre d’un soldat ennemi, que les flots y avoient jeté. Touché de ce spectacle, il descendit aussitôt de cheval, et fit signe aux gens de sa suite de descendre pareillement, pour venir donner la sépulture à ce corps. Tous se mirent alors à creuser la terre pour

faire une fosse; Alfonse donnoit l'exemple, et travailloit comme les autres. On couvrit le mort d'un drap, et on l'ensevelit. Cette cérémonie achevée, le roi posa sur sa fosse une petite croix, qu'il prit la . peine de façonner de ses propres maiņs.

XXIV. . Ce prince rencontra un jour sur son chemin un paysan qui étoit fort embarrassé, parce que son âne, chargé de farine, venoit de s'enfoncer dans la boue. Il descend aussitôt de cheval, et va pour le secourir. Arrivé à l'endroit où étoit l'âne, il se met avec le paysan à le tirer par la tête, afin de le faire sortir du bourbier. Un moment après qu'on l'eut retiré, les gens de la suite d'Alfonse arrivent, et voient le roi tout couvert de boue; ils s'empressent de l'essuyer, et lui font changer d'habits. Le paysan, fort étonné de voir que c'étoit le roi qui l'avoit si bien 'servi dans eette opération, commença à lui faire des excuses et à lui demander pardon. Alfonse le rassura avec bonté, et lui dit que les hommes éloient faits pour s'aider mutuellement.

Xxv. Une violente tempête qu'il essuya sur la mer, le força d'entrer dans une île; s'y étant mis à l'abri, il apercut une de ses galères sur le point d'être engloutie dans les flots, avec l'équipage et les troupes qui s'y trouvoient. Ce spectacle excita sa compassion, et sur-le-champ il ordonna qu’on allât secourir ces malheureux. Alors ses gens , effrayés du danger, lui représentèrent qu'il valoit mieux laisser perdre un vaisseau, que d'aller exposer tous les autres à un naufrage. Alfonse n'écouta point cet avis; sans délibérer, il monte sur l'amiral, et part aussitôt pour leur porter un prompt secours. Les autres voyant que le roi s'exposoit avec tant de résolution, s'animent à cet exemple, et chacun s'empresse de le suivre. L'entreprise enfin lui réussit; mais il courut risque

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