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temps » ce que Virgile a dit des « misères » de son époque, et ses imprécations contre les guerres de religion font écho aux lamentations du poète latin sur les guerres civiles.

'Les écrivains contemporains de Ronsard ont comme lui la mémoire remplie de Virgile, de ce Virgile que Montaigne met au tout premier rang des poètes anciens. En voici peut-être le plus curieux indice. Lorsque les auteurs de la Pléiade entreprennent d'acclimater sur notre théâtre la tragédie antique, ce n'est ni à Sophocle, ni à Euripide, qu'ils s'adressent, c'est à Virgile : une des premières tragédies est la Didon de Jodelle, qui n'est pas autre chose que la fin du IV livre de l'Énéide, découpée en scènes et paraphrasée avec une abondance un peu molle, mais non sans chaleur.

Virgile au dix-septième siècle. Notre littérature du dixseptième siècle, si éprise d'art savant et mesuré, de grâce noble, de perfection soutenue, ne pouvait pas être moins fidèle à Virgile que celle du siècle précédent. La première génération de nos grands classiques, il est vrai, n'en semble pas particulièrement enthousiaste : Corneille n'en a parlé nulle part avec beaucoup d'admiration, et peut-être Boileau disait-il vrai lorsqu'il accusait l'auteur de la Mort de Pompée de mettre Virgile au-dessous de Lucain. Mais justement Boileau, et ses amis aussi, voient dans un tel jugement un blasphème scandaleux. Ils ont pour Virgile la dévotion la plus respectueuse. Lorsque Boileau, dans son Art Poétique, définit les règles de l'épopée, il a les yeux fixés sur l'Énéide bien plutôt que sur l'Iliade; en cela il est d'accord, sans s'en douter, avec ce même Ronsard dont il a dit tant de mal, tellement Virgile s'impose aux esprits les plus divers.

La Fontaine paraît avoir beaucoup goûté la poésie virgilienne, moins peut-être la partie héroïque que la partie champêtre; sans parler des réminiscences éparses dans son œuvre, il suffit de rappeler l'exquise transposition qu'il a faite, dans le Songe d'un habitant du Mogól, de l'éloge de la vie des champs qui se trouve au II livre des Géorgiques.

Racine, de son côté, a profondément subi l'influence de Virgile: c'est dans un épisode du III livre de l'Enéide, et non dans une tragédie grecque, qu'il prétend avoir trouvé tout le sujet de son Andromaque; ses femmes jalouses, Hermione, Roxane et Phèdre, offrent avec Didon plus d'une ressemblance; et, plus que tout le reste, les caractères essentiels de la poésie de Racine, son élégance à la fois simple et majestueuse, son pathétique sobre et d'autant plus puissant, son talent merveilleux de fusion et de composition, son attention scrupuleuse à tous les détails de la forme, attention qui ne coûte rien à l'aisance du style, toutes ces qualités si fines et si pures sont ce qui, chez nous, donne le mieux l'idée de l'art virgilien.

VIRGILE DANS L'ART DU XVII SIECLE.

LES BERGERS D'ARCADIE. Tableau de Poussin (Musée du Louvre).

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Fénelon, dans son Télémaque, doit aussi beaucoup à Virgile; le dessein général de son poème, et celui de la plupart des épisodes, rappellent de très près l'Énéide; peut-être, à vrai dire, le pieux romancier reproduit-il mieux les aspects doux et gracieux de l'épopée latine que ses beautés fortes et graves; mais c'est déjà quelque chose que de refléter la moitié de Virgile. Fénelon a du reste fort bien parlé de son poète favori dans sa Lettre à l'Académie; il célèbre chez lui deux dons qui, en effet, sont virgiliens entre tous celui de la peinture vive, nette et précise, et celui de la pitié tendre devant les souffrances humaines.

Au moment où Fénelon écrivait ces pages charmantes, pleines d'intelligence littéraire et d'émotion, la gloire des auteurs anciens était fortement battue en brèche par les partisans des modernes. Mais, de cette longue et retentissante querelle, Virgile est certainement celui qui a le moins souffert. On peut même affirmer que les deux partis étaient au fond d'accord pour l'admirer, les uns en le disant, les autres sans le dire; cette rencontre n'est pas très surprenante, puisque les uns et les autres avaient été formés par une éducation où la lecture de Virgile avait la place la plus considérable. Qu'y a-t-il, en effet, d'implicitement contenu dans le débat entre Perrault et Boileau, ou entre Lamotte et Mme Dacier, sur les poèmes d'Homère ? Une conception de l'épopée, commune aux deux groupes de combattants, sans peut-être qu'ils en aient bien conscience. Les uns et les autres demandent au poète épique un certain nombre de qualités, la noblesse, l'élégance, une logique raisonnable, etc.: les uns prétendent qu'Homère est dépourvu de ces qualités, et le condamnent; les autres s'efforcent de démontrer qu'il les possède; mais tous admettent qu'elles sont indispensables dans le genre épique. Or, si Homère ne les a pas, et s'il est absurde de lui reprocher de ne pas les avoir, Virgile, lui, les a certainement; il en a d'autres, et peut-être de plus précieuses, mais il a celles-là aussi. Par conséquent tout ce qu'on peut dire pour ou contre, l'Iliade laisse intacte la gloire de l'Énéide. Aussi va-t-elle continuer à s'imposer aux esprits du dix-huitième siècle comme à ceux du dix-septième; après la querelle comme avant, on va continuer à admirer Homère d'un peu loin, et sans bien le comprendre, mais à vivre dans un commerce assidu et intime avec Virgile.

Virgile au dix-huitième siècle. De ce goût du dix-huitième siècle pour Virgile, l'expression la plus jolie se trouve peut-être dans une lettre de Voltaire à Mme du Deffand, du 19 mai 1754 : << Savez-vous le latin, Madame? Non; voilà pourquoi vous me demandez si j'aime mieux Pope que Virgile. Ah! Madame, toutes nos langues modernes sont sèches, pauvres et sans harmonie, en comparaison de celles qu'ont parlées nos premiers maîtres, les Grecs et les Romains. Nous ne sommes que des violons de

village. Comment voulez-vous d'ailleurs que je compare des épîtres à un poème épique, aux amours de Didon, à l'embrasement de Troie, à la descente d'Enée aux enfers? Je crois l'Essai sur l'homme, de Pope, le premier des poèmes didactiques, des poèmes philosophiques; mais ne mettons rien à côté de Virgile. Vous le connaissez par les traductions; mais les poètes ne se traduisent point. Peut-on traduire de la musique? Je vous plains, Madame, avec le goût et la sensibilité éclairée que vous avez, de ne pouvoir lire Virgile. » Voltaire a parlé de Virgile, en mainte autre rencontre, et notamment, avec plus de détail, dans son Essai sur le poème épique, et toujours il lui a rendu pleine justice. Si l'imitation qu'il a faite de l'Énéide dans la Henriade n'a pas produit de plus heureux résultats, c'est que Voltaire est l'homme du monde le moins fait pour la poésie épique; mais il la comprend fort bien, au moins telle que Virgile l'a traitée, et on peut dire que, pour lui comme pour tous les esprits cultivés de son temps, Virgile représente l'idéal dans l'art des vers. Si toutes ces intelligences, un peu maigres et un peu frivoles par ellesmêmes, sont cependant, à certaines heures, accessibles à la poésie, c'est à la lecture de Virgile qu'elles le doivent.

Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, l'attention se porte surtout sur une partie de l'œuvre virgilienne, sur les Géorgiques, considérées comme le modèle du genre didactique et descriptif. La traduction des Géorgiques par Delille, bientôt suivie de celle de l'Énéide, est un des grands succès de librairie de l'époque. Elle fait éclore d'innombrables imitations. Delille luimême dans ses ouvrages personnels, Saint-Lambert, Lemierre, Roucher, procèdent à la fois des anciens et des Anglais, de Virgile et de Thompson. La banalité laborieuse de leurs écrits fait qu'on ne peut pas trop s'applaudir de la recrudescence de vogue des Géorgiques toutefois, cette mode littéraire a son utilité; elle prépare, indirectement et de loin, l'avènement d'une poésie plus sincère et plus solide. Après tout, n'oublions pas qu'André Chénier se rattache par certains côtés à cette école didactique, et en lui, cette fois, Virgile trouve un imitateur intelligent et pieux. Qu'on relise certaines de ses idylles en les comparant aux Bucoliques, qu'on rapproche l'Aveugle de la VI églogue, ou l'Hymne à la France de l'éloge de l'Italie au II livre des Géorgiques, et l'on verra que Virgile est à la source des meilleures inspirations de Chénier, des plus fortes comme des plus délicates.

Virgile au dix-neuvième siècle. Pas plus que la Querelle des Anciens et des Modernes, la révolution littéraire qui ouvre le dix-neuvième siècle n'a eu pour effet de dépouiller Virgile de son prestige. Celui qui a préparé et commencé cette révolution, Chateaubriand, malgré tout son catholicisme ou tout son << romantisme », n'en demeure pas moins un dévot de Virgile.

Il le cite avec complaisance; il en reproduit ou en imite maintes expressions; ses descriptions pittoresques doivent à la poésie virgilienne ce qu'elles ont de plus doux et de plus pur. Son épopée des Martyrs, si riche d'allusions historiques, si complexe, si ingénieusement combinée, rappelle en bien des points l'Énéide; l'on pourrait la définir en disant que Chateaubriand s'y propose de faire, pour les origines du monde moderne et chrétien, ce que Virgile avait fait pour les origines de l'empire romain. Virgile a même sa place, et une très belle place, dans son Génie du Christianisme. Alors que les conséquences logiques de sa thèse l'amèneraient à sacrifier le poète latin à ceux qui ont été éclairés par la lumière chrétienne, son amour de la beauté antique, plus fort que l'esprit de système, lui fait apercevoir le charme à la fois suave et majestueux de la poésie virgilienne : il la sent avec toute son imagination, avec tout son cœur, et donne de maints passages un commentaire ingénieux ou attendri, le plus pénétrant qu'on en ait essayé avec celui de Fénelon.

Disciple de Chateaubriand dans sa jeunesse, Victor Hugo n'a eu garde de laisser tomber cette part de l'héritage de son maître. Depuis l'époque où, encore écolier, il traduisait et illustrait de beaux dessins les vers de l'Énéide, jusqu'aux jours de sa vieillesse où il déclarait à Gaston Boissier qu'« il y a tout dans Virgile », il n'a jamais cessé de professer pour le poète latin une très réelle admiration. Cette admiration a eu, comme tous les sentiments du poète, des périodes d'exaltation et des périodes de défaillance, sans jamais cependant s'éteindre tout à fait. Lorsqu'elle a été moins vive, ç'a été, semble-t-il, pour des motifs plutôt politiques que littéraires. A 25 ans, Victor Hugo, chantre de la royauté catholique, trouve Virgile trop païen; à 60 ans, apôtre de la Révolution, il le trouve trop impérialiste. Mais même alors, il ne méconnaît pas son génie. Et dans l'intervalle, pendant sa pleine et forte maturité, il le salue comme un de ses plus constants inspirateurs :

O Virgile, ô poète, ô mon maître divin!

Il le lit, le fait lire, le traduit ou le cite avec bonheur. Il l'imite même sur le terrain philosophique, s'il est vrai que Ce que dit la bouche d'ombre rappelle en plus d'un endroit les enseignements métaphysiques d'Anchise à Énée. Il l'imite dans ses vers d'amour, du moins dans ce que ses vers d'amour ont de plus grave et de plus recueilli. Il l'imite surtout dans ses descriptions de la nature: une de ses deux visions des choses extérieures, car il en a deux, qui se heurtent souvent en antithèses angoissantes, la vision calme, reposée, consolante, est proprement virgilienne, non seulement par les titres et les détails empruntés, mais par l'esprit général qui l'anime.

Autour de Hugo, les poètes de la génération romantique, sans

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